Retour sur « Take Shelter » de Jeff Nichols


Dans l’esprit du cinéphile français, le manichéisme est assez mal vu. C’est même une grossiereté au nom de laquelle on monte facilement sur sa fierté critique (comme sur un cheval de Camargue). Pour qu’on adoube un bon metteur en scène ici, un certificat de finesse est souvent requis : un peu de noir dans le blanc, et vice-versa… Mais cette exigence n’est pas univoque. Elle dénote un goût prononcé pour le réalisme, en ce qui concerne le cinéma dit d’  »auteur », et non pas, évidement, la SF ou la comédie qui sont souvent le fait par chez nous de bons vendeurs jugés comme de grossiers « artistes ». Ce dernier épithète même leur est souvent refusé, car ces gens là, oui, ont mauvaise presse chez les puristes. On  leur reproche leur anti-intellectualisme mais on les voit tout de même car ces films-là nous procurent un autre genre de fierté. Le réalisme, donc, prévaut chez les fins « connoisseurs ». Un réalisme âpre qui souvent succombe aux Moloch de la misère picturale. Ainsi, Ken Loach aura surtout trouvé ses adeptes chez les adeptes des frères Dardenne, c’est vrai. Serions-nous à ce point sectaires, nous autres cinéphiles français ? N’avons-nous pas trouvé notre bonheur dans les Tarantino, Verhoeven, Fincher, Burton et autres cinémas peu conformes aux critères que nous imposons chez nous aux chefs-d’œuvre ? Ne sommes-nous pas les tristes sires d’un art tourné, originellement, vers le plaisir immédiat et l’allégorie ?

On ne répond pas d’une ligne à ces questions, qui puisent profondément dans nos sous-sols culturels. Mais elles semblent justifiées après qu’on ait vu Take Shelter, de Jeff Nichols. C’est à la schizophrénie du spectateur que nous nous intéressons alors, moins qu’à celle du personnage.

Tout va bien en Arkansas ou quelque part là-bas, dans les vastes plaines. Vraiment, Curtis est un bon gars, sa femme est terriblement belle, rousse, ce qui signifie qu’il n’a pas pris non plus la première venue. Leur fille est mignonne, on en voudrait bien qu’elle soit sourde, handicap de départ qui nous met facilement cette famille dans la poche. Monsieur travaille sérieusement. Bien sûr, il passe au pub après le boulot, mais refuse la dernière bière qui l’entraînerait vers les abîmes : « Je dois rentrer », laconiquement dit. Madame sexy, mais pas vulgaire, prépare la fête du Lions Club. Il y aura donc des huîtres frites (sic), mais aussi des salades. Ne croyez pas que je me moque, c’est le début de ce film que j’ai beaucoup aimé. Mais dans le ton même que je viens d’employer mes ambiguïtés se révèlent, comme chez vous j’en suis sûr : ces gens là sont ridiculeusement trop heureux pour qu’ils le demeurent. On sent d’emblée venir la tuile, et pourtant j’aime les œufs  brouillés de cette manière et ce chien qui lèchent tout le monde. Je voudrais qu’ils ne changent pas. Ça fonctionne malgré nous. Ça fonctionne jusqu’au bout.

« Je voudrais qu’ils ne changent pas ». Voilà qui diffère du pitch de nos drames maison. Le malheur fait chez nous un meilleur point de départ (nous ne sommes pas, il est vrai, d’aussi bons conservateurs). Là non, si Curtis ne touche à rien, « garde la cap » comme lui suggère son ami, alors tout reste calme, linéaire, et le film n’a plus lieu d’être. Le grain de sable vient de lui, qui fait des rêves traumatisants, et non pas du système qui chez nous broie, c’est là le plus important. Le grain de sable vient de lui seul. Si, un instant, le film effleure l’hypothèse d’une fêlure héréditaire, c’est à mon avis, sinon pour mieux l’écarter, pour conquérir peut-être le spectateur trop psychologue d’une Europe sybarite. On ne lui fait pas de cadeau là-bas. Lui-même ne se dérobe pas. Il ne croit pas aux remèdes des docteurs de l’esprit (sans mépris cependant, il s’y essaye, puis renonce). Et son mal persiste jusqu’à le projeter dans la folie. La communauté toute entière se détourne alors de lui, il perd son job évidement, et son ami. Le Lions Club plus que tout autre cercle, par une force inversement proportionnelle à celle qui intègre, le stigmatise unanimement.

Mais la famille, cellule divine, si un instant vascille, ne cède pas. Voilà bien le coeur du film et le sujet des reproches que nous pourrions lui faire. Quelle belle famille que celle qui accompagne la déchéance sans juger. Comme cette femme reste digne et aimante ! Notre héros à nous, dans un film français dramatique, aurait fini au mieux avec quelques amis clochards. Là non. L’homme boiteux reste père. La famille se mue pour lui en un monde clos, intouchable, inviolable, pérène au stade biblique et source infinie de joie.

J’aurais voulu en rire, comme j’avais ri d’autres familles américaines, dans d’autres films américains, périclitant puis renaissant, toujours plus fortes. Mais là non, je n’ai pas ri. Au contraire naquit en moi, qui ne suit pas puritain, un plaisir, un sentiment immense, ceux qui jaillissent à l’évocation réussie des grands mots : ceux d’Amour et de Famille, de Travail et d’Espoir. J’ai pu délaisser sans trop souffrir la dimension politique. Je me suis dit qu’un symbolisme fort, qui déplaît tant chez nous aux nihilistes de bon goût, donnait plus d’émotions et de corps au propos qu’un simple balayage de la misère ambiante, et qu’un bon manichéisme tenait bien mieux son critique qu’un gris-de-gris sans lumière.

Celui qui n’a plus d’idéal blamera-t-il les croyants ?

Clément Van de Velde

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