I N S I D E ³ et les films de cubes


I N S I D E ³

Bizarrement, le labyrinthe est peu représenté au cinéma. Et pourtant, au-delà même d’une nature graphique puissamment cinégénique, il condense bien des cosmogonies et bien des questions qu’elles posent ; sa qualité d’abstraction des grandes interrogations métaphysiques en a fait un archétype universel, des mandalas cashemiri aux pavés de Notre-Dame-de-Chartres.

Mais quand le cinéma de genre s’empare de la chose, ce n’est qu’accessoire, décoratif, sous-jacent : Le Nom de la rose, L’Homme au pistolet d’or, Brazil.

Seul Kubrick dans Shining a élevé le labyrinthe au rang de personnage, et certainement celui-ci en tient-il le premier rôle. Même si Vincenzo Natali, avec Cube, en a donné une version potentiellement accrocheuse, elle est assez triviale pour ne pouvoir rendre compte de la double claustration, physique et mentale, d’un Jack Torrance.

Le labyrinthe végétal et l’hôtel Overlook figurent le psychisme de Jack, en l’essentialisant : isolement, questionnement, commencement et fins, boucles et impasses notamment créatives, tous ne pouvaient être architecturés que dans ces corridors s’ouvrant sur la démence.

Mais enfermé dans son propre naufrage, l’écrivain a également pris au piège Danny et Wendy. Dans ce cul-de-sac se déchaîneront bientôt tous ses dérèglements, la séquence suivante montrant bien comme Jack Torrance est à la fois démiurge et otage d’un univers fermé :

On pourrait d’ailleurs souligner que les plans du générique, largement pillés depuis, sont déjà des circonvolutions qui mèneront à l’impasse paroxystique, le labyrinthe enneigé des dernières minutes.

La quatrième dimension, celle du temps, sera donnée par des allers-retours angoissants entre présent et passé, lors des conversations que Jack noue avec les fantômes, soliloques de sa folie grandissante. Cet écheveau temporel trouve son point d’orgue lors du dernier plan du film, qui ne lasse pas de mystifier le spectateur encore aujourd’hui.

C’est justement le cinéma fantastique, et particulièrement Shining, qui a nourri le projet de Romain-Guirec Piotte, refoulé deux fois aux portes de l’ENS Louis-Lumière, passionné par le 7ème Art, l’œuvre d’Escher, de Schuiten et… les films de zombies. Convaincu de devenir un petit maître du cinéma hexagonal l’imprimatur ENS en poche, le recalé qui se rêvait Tarantino avant qu’il n’existât, dégonfle ses ambitions pour devenir bêtement ingénieur.

Mais sa frustration le ronge, et il modélise un jeu qui fera le lien entre une nature de geek impénitent, ses talents de graphiste et de ferventes révérences au cinéma fantastique : imaginez un labyrinthe qu’on parcoure dans les 4 dimensions. Et en aveugle. Un dédale sur 7 niveaux enfermé dans un cube évidemment opaque, où le joueur se mesure à une réalité qu’il ne voit pas ! Il doit appréhender la trajectoire d’une bille – lui – avec d’autres sens que la vue, là où toutes ses facultés cognitives seront mobilisées. Par un catalyseur physique l’enfermement devient mental, tout comme Torrance dans son hôtel isolé.

Au cinéma les mondes clos, au premier rang desquels Dark City, mais également The Descent, Battle Royale, The Thing, Le Voyage fantastique, Being John Malkovitch, After Hours pourquoi pas… les mondes clos sont régis par des singularités propres, et violentes. Le héros n’y a guère que deux alternatives : perdre la vie et la raison, ou en sortir grandi. Un paradoxe original nous est offert dans Le Labyrinthe de Pan, accordant dans sa résolution les deux antagonismes.

Mais il manquait selon Romain-Guirec de l’épaisseur à son concept pour le distinguer d’un banal labyrinthe. C’est dans les coursives superposées du Nostromo, ramenant Ripley et ses équipiers vers la Terre, qu’il va trouver cette profondeur.

Qui n’a pas vu Alien en 1979 ne peut saisir l’impact que le film a eu sur les foules, et sur lui. Car avant que la créature biomécanique de Giger ne rejoigne le bestiaire mainstream des blockbusters, il faut imaginer quelle oppression tenaillait le spectateur aux évolutions du point clignotant sur le mini-radar dans une scène monumentale, avant que la double mâchoire ne délivre sa sentence lapidaire.

Le projet prend forme et ampleur, David Abiker le chronique sur Europe, Technikart se fend d’un article, Télérama lui octroie un TT, et voilà qu’il développe déjà le MotherCube, dont il a eu l’intuition en revoyant Matrix, mais qui renverra l’observateur averti vers l’ordinateur de bord du cargo dans le premier Alien, que l’équipage appelle Mother !

Ajoutez que les versions les plus vicieuses ne comportent pas de plan, et qu’elles ne sont plus démontables, contrairement aux premiers échelons plus faciles, et vous comprendrez quand vous l’aurez en mains la solitude d’un Jack Torrance hantant les cales du Nostromo…

Alors ? Eh bien les apparences sont spécieuses. Un cube n’est qu’une somme de pyramides, et I N S I D E ³ un road-movie clos sur lui-même.

I N S I D E ³, en salles depuis le 13 janvier sur http://fr.ulule.com/insidezecube/

Bertrand T.

Pour découvrir le concept : http://www.insidezecube.com/inside-cest-quoi/

Pour avoir le vôtre : http://fr.ulule.com/insidezecube/

Pour découvrir le projet MotherCube : http://www.insidezecube.com/inside-la-gamme/

Publicités
Cet article, publié dans Passerelles entre les arts, The Movie Library, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour I N S I D E ³ et les films de cubes

  1. Drazhar dit :

    Superbe article pour un projet qui le mérite bien, chapeau!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s