Le Récit des morts


Le 29 janvier 2013, France 3 a diffusé Crime d’État sur les derniers jours de Robert Boulin, ministre retrouvé mort, agenouillé, la tête sous l’eau, en 1979 dans un étang de la forêt de Rambouillet. Le réalisateur Pierre Aknine refuse la thèse du suicide pour avancer celle du meurtre entre financement des partis, argent de la Françafrique et règlements de compte du Service d’action civique (SAC) d’un gaullisme décadent. La construction, les personnages et la réalisation de ce téléfilm tiennent du film noir.

Son ouverture aussi. Son ouverture surtout. C’est ainsi que Crime d’État commence par la voix off de Robert Boulin (François Berléand) : « L’homme que vous voyez, c’est moi, Robert Boulin, ministre du Travail et de la Participation… Vous avez pu constater que je ne suis pas venu tout seul au milieu de cet étang boueux, on m’y a jeté comme un chien crevé (…) », le téléfilm commence ainsi par la voix d’un cadavre qui entame, en flashback la narration de sa mort.

Cette ouverture rappelle explicitement celle de Sunset Boulevard (Billy Wilder, 1950) : un cadavre flotte dans une piscine, c’est le corps de Joe Gillis (William Holden), scénariste qui entame le récit en flashback de sa mort : « Oui, c’est Sunset Boulevard, à Los Angeles, en Californie. Il est cinq heures du matin. C’est la brigade criminelle au complet avec les détectives et les journalistes. Un assassinat a été signalé dans une de ces grandes maisons (…) ».

En confiant leur récit aux morts, ces auteurs désamorcent l’ironie dramatique classique. Normalement, il y a ironie dramatique quand le spectateur dispose d’une information essentielle que n’ont pas les personnages. La construction en flashback irait donc en ce sens : le spectateur connaît la fin ! Or, dans Sunset Boulevard comme dans Crime d’État, ce sont les personnages déjà morts qui racontent eux-mêmes leur histoire, c’est-à-dire qu’ils revisitent les événements qui ont précédé leur assassinat avec la conscience de l’issue fatale. Il n’y a donc pas d’ironie dramatique puisque les personnages connaissent tout autant la fin que le spectateur. En fait, l’intérêt dramatique naît plutôt du chemin à parcourir pour transformer une villa hollywoodienne en scène de crime ou un ministre de la Ve République en cadavre. Ce chemin, que l’on va suivre pas à pas, c’est celui de la tragédie, celui du récit de la fatalité.

Marc Gauchée

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