Parle à ma tête, mon cul est malade


Le 300e anniversaire de la naissance de Denis Diderot pourrait être l’occasion de revenir sur l’adaptation cinématographique de son roman La Religieuse (publié post mortem, en 1796), celle qui a fait le plus parler d’elle. C’est ainsi qu’en 1967, Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot de Jacques Rivette (avec Anna Karina) déjà interdit aux moins de 18 ans, est également interdit de distribution par Yvon Bourges, le secrétaire d’État à l’information, sous la pression de l’Église et des associations de l’enseignement privé. Le film est pourtant sélectionné au festival de Cannes et la décision d’interdiction est bientôt annulée. En 2013, une autre adaptation, La Religieuse de Guillaume Nicloux (avec Pauline Étienne), sort… dans l’indifférence générale. Entre temps, Joe D’Amati avait réalisé On l’appelle Sœur Désir (1987), version hard, où une jeune et jolie religieuse (Eva Grimaldi) vivait quelques aventures salées.

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Moins connu est le destin cinématographique d’un autre roman de Diderot : Les Bijoux indiscrets (1748). Ce roman appartient à la mode libertine de la décennie 1740. Il raconte l’enquête du sultan Mangogul qui, grâce à un anneau magique, parvient à confesser le sexe des femmes devenu soudain bavard. En 1975, Frédéric Lansac réalisait Le Sexe qui parle qui racontait les aventures de Joëlle (Béatrice Harnois et Pénélope Lamour) tombant sous l’emprise de son sexe lui ordonnant de s’adonner aux plaisirs de la chair alors que son mari la délaisse.

Le seul point commun de ces œuvres, outre le caractère parlant du sexe censé dire la « vérité », est d’avoir l’ennui comme origine : celui du sultan comme celui de Joëlle. Bien vite cependant, les différences l’emportent. D’abord les mots dominent le roman alors que les images dominent le film. Le sultan écoute quand le spectateur regarde. Le plaisir de l’oreille l’emporte sur le plaisir de l’œil. De plus, le roman de Diderot procède par allusions humoristiques ou allégories, là où -genre pornographique oblige- le film montre.

Enfin, les deux approches de la sexualité féminine sont évidemment bien éloignées l’une de l’autre. Le film pornographique fait croire qu’il épuise la « vérité »… tout en mettant rituellement en scène les seuls fantasmes masculins. Et d’ailleurs, de quelle vérité ce genre peut-il être porteur quand le lait concentré sucré sert à badigeonner Madame et les plans de coupe à redresser Monsieur ? Diderot, par la place de la parole et des non-dits, se révèle plus modeste dans sa quête de la « vérité », mais en donne aussi une version plus active en laissant une place à l’imagination du lecteur. C’est lui qui, en 1772, dans Sur les femmes, écrivait : « Organisées tout au contraire de nous, le mobile qui sollicite en elles la volupté est si délicat, et la source en est si éloignée, qu’il n’est pas extraordinaire qu’elle ne vienne point ou qu’elle s’égare ».

Marc Gauchée

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