Le langage des bas


À la fin de Rio Bravo, John T. Chance (John Wayne), shérif, menace d’arrêter Feathers (Angie Dickinson) si elle va chanter dans le saloon en collants… Elle décrypte aussitôt le message d’amour du grand taciturne et ils s’embrassent. Avant les collants, les bas avaient déjà servi de messagers sentimentaux. Certes, ils ont aussi été célébrés comme objets fétichistes par Lola-Lola (Marlene Dietrich) posant sur son tonneau en porte-jarretelles dans L’Ange bleue. Mais c’est dans La folle ingénue que les bas offerts par Adam Belinski (Charles Boyer), philosophe et épicurien tchécoslovaque, à Cluny Brown (Jennifer Jones), servante chez Lord Carmel, permettent de conclure le happy end amoureux.

RioBravoAngeBleue

En effet, quand elle apprend qu’Adam lui a offert des bas en guise de cadeau d’adieu, elle part en courant le remercier avant qu’il prenne le train. Pour aller plus vite, elle se fait même porter sur le guidon du vélo d’un villageois. Parvenue à la gare à temps et alors qu’elle remercie maladroitement pour le présent, Adam interprète sa présence et la fait monter dans son compartiment pour se marier et rejoindre l’Amérique. Les bas ont été les médiateurs parfaits, chargés de sous-entendus intimes. Ils ont permis aux personnages de prendre conscience de ce que le spectateur savait déjà : Cluny et Adam s’aiment. C’est d’ailleurs l’une des marques d’Ernst Lubitsch de montrer plutôt que dire, de rendre signifiant les objets depuis L’Éventail de Lady Windermere, sa brillante adaptation muette (1925) de la pièce d’Oscar Wilde (1892).

ClunyB

La folle ingénue est un film tiré d’un roman de Margery Sharp (1944). Dans cet ouvrage, le cadeau des bas est déconnecté de la réunion du couple. C’est ainsi qu’Adam offre deux paires de bas de soie à Cluny, mais cette dernière refuse le cadeau qui est donc offert, sans plus de manières, à Madame Maile, la gouvernante des femmes de chambre ! Ce n’est qu’ensuite que Cluny rejoint la voiture d’Adam pour simplement l’accompagner jusqu’à la gare. Là, il lui dit de monter dans le train et elle part avec lui jusqu’au mariage et New York. Le roman livre les pensées de Cluny pour pallier l’absence de déclaration formelle : « S’aimaient-ils ? Elle le supposait, et n’aurait pas su en dire davantage. Tout ce qu’elle savait de l’amour : les signes avant-coureurs que les films en montrent, elle ne les avait pas connus dans ses rapports avec Belinski ; ils s’étaient rencontrés non pas à l’entrée du labyrinthe, mais en son milieu ; ils s’acceptaient, simplement et définitivement, comme la base à partir de laquelle ils unissaient leur destinée ». Mais c’est bien dans le film de Lubitsch que l’intelligence du spectateur est sans cesse mobilisée pour décrypter le sens caché de chaque scène et une paire de bas suffit donc pour décider les personnages à vivre leur amour plutôt qu’à le dire.

Marc Gauchée

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