Le « Trône de fer » aux sources de l’addiction


Il suffit de surfer sur le net pour découvrir les témoignages de ces spectateurs de la série Le Trône de fer (Game of Thrones de David Benioff et Daniel Weiss, depuis 2011) qui, d’occasionnels, sont devenus « addicted » et ne veulent désormais plus manquer un épisode. Il est vrai que la série a bénéficié de moyens considérables et d’un battage publicitaire conséquent pour son lancement. Pourtant cette série ne fait que mettre en scène une énième lutte entre clans rivaux, selon un schéma qui enchaine intrigue, violence et cul de façon souvent artificielle, mécanique et cumulative (Attention lecteurs : des spoilers se cachent dans la suite de cet article).

Mais le succès est là. En fait l’addiction des téléspectateurs et internautes vient du mélange subtil entre deux procédés : la « reconnaissance » et la « disruption ».

GoT

La reconnaissance est un procédé typique de la littérature populaire. Umberto Eco dans De Superman au surhomme (Grasset, 1978) a expliqué que ce mécanisme régit le roman populaire depuis le XIXe siècle. Il s’agit d’offrir aux lecteurs le plaisir sans cesse renouvelé de la reconnaissance d’un schéma d’histoire, d’une situation-type ou de héros-types. Il se fonde sur des codes établis à l’avance. Ici règnent donc la citation et la référence toujours identifiables, il n’y a pas de dépaysement. Comme l’écrit Martial Bouilliol, les femmes y sont réduites aux rôles de « reines ou prostituées » (et parfois les deux). L’esthétique est à dominante publicitaire en ce qu’elle se contente, justement, d’accumuler les signes de reconnaissance : la musique, la lumière, les comédiens, bref tous les éléments de la mise en scène servent le même discours, sont redondants, vont dans le même sens. À la différence d’Alfred Hitchcock, les scènes de meurtre sont tournées comme des scènes de meurtre et les scènes d’amour sont tournées comme des scènes d’amour.

L’impact de ces approches standard est faible avec une population gavée d’images. C’est donc là qu’apparait le second procédé venant du marketing : la disruption. Ce procédé a été décrit par Jean-Marie Dru dans Disruption, briser les conventions et redessiner le marché (Village mondial, 1997). L’objectif est de créer une rupture avec les approches standards pour se différencier et apparaître original. La série Le Trône de fer n’en finit pas de jouer avec ces contrepieds, la mort de ceux que l’on prenait pour des « héros » étant le point d’orgue des saisons 1 (épisode 9) et 3 (toujours épisode 9). La littérature populaire se contentait de « cliffhanger » à la fin de chaque chapitre, dans Le Trône de fer, chaque épisode de la série contient de multiples « cliffhangers » comme autant de transgressions.

Les images de disruptions transgressives, intervenant au milieu de signes de reconnaissances classiques, finissent par créer une addiction, la jouissance d’un monde connu puis la jouissance de le quitter sans ménagement pour l’inconnu. Addiction qui est la déclinaison industrielle, télévisuelle et sans humour, de ce qui nous avait fait aimer, au cinéma, Pulp Fiction de Quentin Tarentino (1994).

Le décryptage des procédés de cette addiction lui fera perdre de son attrait, comme la brillante communication de Nicolas Sarkozy, qui avait tant fasciné avant 2007, a fini par sombrer dans la vacuité et la confusion en 2012, entre « président des riches » (reconnaissance) et « casse-toi pauv’ con » (disruption).

Joe Gillis

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