Notre « Light-berté »


LiberteGuidantPeupleQui ne connaît pas le célèbre tableau d’Eugène Delacroix intitulé La Liberté guidant le peuple et exposé au Louvre à Paris ? C’est même devenu une sorte de cliché que s’est approprié la République avec cette liberté en Marianne coiffée du bonnet phrygien, brandissant le drapeau tricolore tel Bonaparte au pont d’Arcole pour entraîner les troupes vers la victoire. Pas étonnant donc que cette composition soit régulièrement reprise, parodiée et citée dans des œuvres plus contemporaines.

C’est ainsi que l’association « Les petits citoyens » créée en 2001, mène des actions pour « éveiller les enfants de 7 à 11 ans à la citoyenneté ». Parmi ces actions, elle édite une collection de livres « Et si on s’parlait ? » dont le n°22 est consacré à la laïcité. En couverture, une illustration reprend le tableau de Delacroix. Mais les enfants de 7 à11 ans, version enfantine oblige, auront une « liberté » -devenue, au passage, « laïcité »- qui a perdu ses poils sous les bras et ses seins sous sa robe. Alors que la robe mal ajustée laissant voir la poitrine avait pu être saluée comme la marque, avec le profil grec, d’une influence antique, la pilosité des aisselles avait fait jaser en son temps parce qu’elle tirait le personnage vers le réalisme. Dessous de bras épilés et seins couverts, mais cheveux au vent, ces « adaptations » ont sans doute été dictées par l’idée que les auteurs se font d’une publication destinée à la jeunesse.

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Mais par quoi a été dicté le choix de l’Assemblée nationale qui a inauguré en janvier 2015 « Liberté, Égalité, Fraternité » de JonOne, également inspiré du tableau de Delacroix ? Car JonOne a recadré le tableau de telle sorte à ce que le peuple reste hors-champ. Les quatre personnages situés à gauche de l’œuvre de Delacroix : le polytechnicien en bicorne, l’ouvrier au sabre, le bourgeois au tromblon, le paysan au foulard rouge et le soldat mort ont disparu. Seul l’enfant, le Gavroche, demeure, figure consensuelle de la révolte et de l’avenir (même si c’est aussi pour ces « petits citoyens » qu’on cachera les poils et les seins de la Liberté).

En fait, en choisissant ce cadrage, nos contemporains se sont inscrits dans une grande continuité. En effet, le Palais Bourbon, l’hémicycle et les salons attenants ont tous été réorganisés, reconstruits et redécorés pendant la Monarchie de Juillet, sous le règne de Louis-Philippe. Les 27, 28 et 29 juillet 1830, les « Trois Glorieuses » renversent les Bourbons pour asseoir les Orléanistes sur le trône de France, le tableau de Delacroix se veut d’ailleurs une allégorie de ces journées. La décoration du Palais Bourbon est encore toute marquée de cette époque où les Orléanistes sont menacés de toutes parts, par les royalistes fidèles aux Bourbons, les bonapartistes et les républicains. Louis-Philippe cherche alors à réconcilier les élites « modérées » et à s’appuyer sur les corps intermédiaires. Le plafond de la Salle des pas perdus, par exemple, présente une fresque en l’honneur de la paix et célébrant les génies de la vapeur. L’auteur, Horace Vernet, l’a orné, tout autour, des figures des corps constitués, élus, magistrats, militaires, chefs coloniaux…mais, sous Louis-Philippe, le peuple en est absent. Le tableau de JonOne, malgré son traitement esthétique très contemporain de type « street art », ne dépare donc pas dans le décor et c’est pour ça qu’il a pu rejoindre les murs du Palais Bourbon.

Marc Gauchée

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