Le Bain féminin ou quand le cinéma traque l’intime


Du 2 février au 5 juillet 2015, le musée Marmottan Monet a présenté une exposition intitulée « La toilette, naissance de l’intime ». Des œuvres, du XVe siècle à aujourd’hui, permettaient de retracer l’évolution des représentations de la toilette féminine. Ainsi, on apprenait que le bain s’était privatisé à partir du XVIIIe siècle. C’en était alors fini de ces scènes de toilette en public, avec la cour tout autour. Au XIXe siècle, même les domestiques ont disparu pour laisser la femme dans l’intimité du « cabinet de toilette ». Et il faut attendre le XXe siècle pour que les corps, nus et solitaires, se plongent en entier dans les baignoires accueillantes, mêlant hygiène et bien-être.

Dès lors, ceux qui veulent voir doivent se faire espions, par les trous de serrure ou les portes entrouvertes et voler ces moments devenus strictement privés. Le cinéma s’en est alors donné à cœur joie pour « surprendre » la femme dans son bain : côté fantasmes avec Sept ans de réflexion ou American beauty ; côté violent avec Liaison fatale ou Les Griffes de la nuit ; côté tendre avec Barfly ou Pretty woman ; côté secret de salle de bain avec Victor, Victoria ou Splash

LucreceBorgia

Une autre stratégie consiste à filmer le temps où les bains étaient encore pris en public ! Le cinéma français a ainsi eu recours très tôt à des films dits « historiques » pour montrer ce qui ne se voyait plus. En 1935, Abel Gance tourne Lucrèce Borgia avec Edwige Feuillère que l’Office catholique du cinéma qualifie de « bande odieuse, sensuelle », notamment à cause de la scène du bain (« L’érotisme dans le cinéma français, 1895-1940 », Italo Manzi, CinÉrotica, n°1, octobre 2008). Edwige Feuillère raconte les conditions pratiques de tournage de la scène (dans Les Feux de la mémoire, Albin Michel, 1976) : « C’est Lucrèce Borgia qui fit de moi une vedette commerciale. J’y baignais, dans la simple nudité de ses vingt ans, ma Lucrèce. Par mesure d’économie, on avait réduit la profondeur de la piscine à quatre-vingts centimètres, c’est-à-dire que je devais me traîner sur les genoux sans craindre de les écorcher jusqu’au sang. Ainsi pouvais-je offrir à la caméra une poitrine marmoréenne et un visage souriant ! En fait, c’était un vrai supplice. La nudité, pourtant fort chaste, de Lucrèce, fit le succès du film dans le monde entier. Et aussi son scandale ».
Presque 20 ans plus tard, en 1952, Christian-Jaque tourne une nouvelle version avec Martine Carol et avec une scène de bain tout aussi dénudée… Pierre-Marie Gerlier, cardinal-archevêque de Lyon, qualifie d’ailleurs les films de Martine Carol de « pornographiques » (« L’érotisme dans le cinéma français, 1945-1959 », Richard d’Ombasle, CinÉrotica, n°2, novembre 2008). Car, si évolution il y eut avec la « naissance de l’intime », une constante demeure : le bain sert de prétexte pour montrer des corps nus. Et voilà pourquoi la scène du bain qui sert d’abord à laver le corps, permet surtout de se rincer l’œil.

Marc Gauchée

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