Une pensée pour Fernande


Il est des coïncidences de calendrier qui tuent plus que la mort elle-même. Il suffit pour cela de disparaître le jour même ou la même semaine qu’une célébrité plus populaire pour passer inaperçu. C’est ainsi que la mort d’Édith Piaf, le 10 octobre 1963, éclipsa celle de Jean Cocteau, le 11 octobre 1963. C’est ainsi que la mort de Michael Jackson, le 25 juin 2009, éclipsa celle de Farah Fawcett, survenue le même jour. La fin de 2015 et le début de 2016, n’en finit pas de jouer de telles éclipses en série. Les morts s’enchaînent dans une danse macabre : Michel Delpech, le 2 janvier, Michel Galabru, le 4, Pierre Boulez, le 5, André Courèges, le 7, mais, finalement, c’est David Bowie décédé le 10, qui occupera toutes les colonnes des médias.
Dans cette successions de disparitions, qui aura noté, auparavant, la mort de Fernande Grudet le 19 décembre 2015 ? Peu de monde. Et pour cause ! Fernande Grudet est une inconnue puisque ladite Fernande s’est surtout faite connaître sous le nom de « Madame Claude ». Oui, LA « Madame Claude », cette proxénète qui fit fantasmer les Français et leur cinéma depuis les années 1970 jusqu’aux années 1990.

MadameClaude

Le personnage fut l’objet d’une bienveillante indulgence voire d’une véritable fascination . Car Madame Claude faisait si « moderne », elle qui assimilait le proxénétisme à un « échange de bons services » pour « rendre le vice joli » , alors qu’elle prélevait jusqu’à 25% des passes sans déclarer ses revenus au fisc (Pascale Robert-Diard, Le Monde, 22 décembre 2015). Cette fascination est telle qu’elle fut le sujet de deux films, Madame Claude de Just Jaeckin en 1977 et Madame Claude 2 de François Mimet en 1982.
Ces deux films brossent un portrait peu reluisant des responsables politiques, entre luxure et corruption puisque « le bakchich est la consommation sexuelle d’une call-girl » (Vincent Chenille et Marc Gauchée, Zorros, zéros et zozos. quelques femmes et beaucoup d’hommes politiques dans le cinéma français, 1974-1998, éditions Mutine, 2003).
Le premier film est sorti en France la même année où Fernande Grudet, poursuivie par la justice, s’installe aux États-Unis. Il illustre particulièrement l’impuissance des responsables politiques manipulés du fait de leur luxure. Ainsi, dans le film de Just Jaeckin, « un haut fonctionnaire chargé des écoutes téléphoniques manipule un photographe pour qu’il suive les prostituées de Madame Claude afin de prouver qu’elles facilitent la conclusion de certains grands contrats. Cette initiative administrative est faite à l’insu du ministre de tutelle alors que la France risque de subir des représailles américaines ».
Le second film est sorti quelques années avant que Fernande Grudet reprenne du service et soit, à nouveau, poursuivie par la justice. Le film de François Mimet met en scène des ministres de la République qui essayent de corrompre un chef d’État africain par dévouement patriotique. Là encore le lien est établi entre luxure et corruption. Alors que les films de l’époque expliquent l’impuissance des politiques par la surpuissance du pouvoir économique, François Mimet choisit de montrer que « celui qui contrôle le commerce sexuel, détient le vrai pouvoir. Dans ce film, les politiques comme les journalistes, ont recours aux prostituées de luxe de Madame Claude, rendant ainsi la dénonciation du scandale impossible puisque la tenancière pourrait faire des révélations sur tout le monde. Le système est verrouillé ». Comme le confie avec malice (la vraie) Madame Claude : « C’est si excitant d’entendre un milliardaire ou un chef d’État solliciter ce que vous seule pouvez lui donner avec une voix de petit garçon ».

Marc Gauchée

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