« Baron noir » : la politique et le vide


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La série Baron noir de Ziad Doueiri (2016) raconte l’affrontement entre Francis Laugier (Niels Arestrup), candidat du Parti socialiste (PS) devenu président de la République, avec Philippe Rickwaert (Kad Merad), son conseiller et député-maire de Dunkerque, impliqué dans une affaire de financement frauduleux de sa campagne présidentielle.

[Attention, avant de poursuivre votre lecture, sachez que cet article comporte quelques « divulgâcheurs », comme disent les Québécois]

Il y a d’abord plusieurs bonnes nouvelles dans cette première saison. Les spectateurs ont été jugés suffisamment adultes (et le pouvoir de censure par les politiques suffisamment faible) pour entendre des noms de partis réels. Les efforts de vraisemblance sont louables, même si ce n’est que le ministère du travail qui figure l’Élysée et le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui figure l’Assemblée nationale. La qualité de l’interprétation est au rendez-vous, donnant le sentiment que la télévision a enfin repris la veine politique du cinéma français des années 1970 et poursuit dans la voie inaugurée par les deux saisons des Hommes de l’ombre (respectivement de Frédéric Tellier, 2012 et Jean-Marc Brondolo, 2014).

Bien sûr, le scénario présente encore quelques faiblesses surtout quand le rythme est confondu avec la précipitation : c’est ainsi qu’une scène montre Salomé Rickwaert (Lubna Gourion), fille de Philippe, expliquer à sa copine qu’elle n’intégrera pas un lycée parisien puis, une autre, sans transition, montre la même Salomé en train de négocier son admission au lycée très parisien d’Henri IV ! De même le dernier épisode n’hésite pas à enchaîner deux tentatives de destitution du président de la République (sur la base de l’article 68 de la Constitution)… Au risque donc de perdre en crédibilité.

Par la peinture de l’ambition et du cynisme en politique, par la vengeance comme moteur de l’action, par la solitude des héros et par l’absence d’un seul idéal précédant l’intérêt individuel, Baron noir présente des similitudes avec House of Cards (de David Fincher, James Foley, Joel Schumacher, Charles McDougall, Carl Franklin, Allen Coulter, John Coles, Jodie Foster et Robin Wright, à partir de 2013). Mais Baron noir -est-ce la marque de fabrique française ?- comporte deux originalités radicales.

La première est que la série ne se contente pas de montrer la politique du côté des seuls palais dorées de la République. Elle fait sans arrêt, des allers-retours entre Paris et Dunkerque, la capitale et le terrain. Elle met en scène des syndicalistes, des ouvriers, des militants, des étudiants qui croisent les héros.

C’est d’ailleurs là sa seconde originalité. La société décrite dans Baron noir n’est pas une société hollywoodienne, où il suffirait d’éliminer une ou plusieurs brebis galeuses pour retrouver la vertu, elle montre que le fonctionnement des corps intermédiaires est tout autant vérolé que celui du monde politique. Les syndicalistes, les ouvriers, les militants, les étudiants manipulent et sont manipulés. Même Salomé Rickwaert finit par pardonner à son père qui demeure ainsi un modèle pour elle.

Les plus anciens (dont je suis) se souviennent de la bande dessinée d’Yves Got et René Pétillon intitulée également Baron noir (de 1976 à 1981, en autoédition puis aux éditions BD du Matin). Elle relatait les aventures d’un aigle prédateur de moutons. Dans la série télévisée, l’aigle est la politique. La vision est particulièrement noire. Sans idéal, sans vertu, les politiques sont comme les cyclistes qui doivent pédaler pour ne pas tomber ou comme cette économie qui n’en finit pas de « marché » : si Philippe Rickwaert choisit d’aller en prison, c’est pour laisser Amélie Dorendeu (Anna Mouglalis) tenter sa chance à l’élection présidentielle. Pour que, surtout, le jeu continue et peu importe s’il tourne à vide.

Marc Gauchée

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