La Belle et la Bête (suite et fin) : peurs masculines


Dans les rapports d’images entre les femmes et les crocodiles, je croyais avoir perçu, lors d’un précédent post, les traces d’une évolution progressiste dont les origines remonteraient à l’époque du cinéma érotico-pornographique français. La « belle » avait fini par dompter la « bête », elle avait réussi à réduire le pouvoir de ce qui était souvent le symbole de la prédation masculine.

Incorrigible optimiste que j’étais ! Un rapide tour sur le site WrongSideOfTheArt qui propose une galerie d’affiches de cinéma bis, m’a vite fait déchanter. Ou plutôt, m’oblige maintenant à nuancer mon propos en distinguant l’Europe des États-Unis. Une recherche d’affiches avec les mots : « alligator », « crocodile » ou « caïman » fait, en effet, apparaître 10 films au visuel d’une rare constance : une femme plutôt gironde et dénudée dans la gueule menaçante d’un crocodile.

Depuis Le Dieu Alligator (Alligator) de Sergio Martino, 1980, jusqu’à Lake Placid vs Anacunda de A. B. Stone, 2015, pendant 35 ans, le même imaginaire demeure mobilisé, bien loin de l’évolution progressiste trop hâtivement et précédemment célébrée en Europe.

CrocodileFemme

Car la plus évidente source de cet imaginaire est américaine. Elle remonte aux années 1950, lorsqu’apparaissent des magazines d’aventures pour hommes aux illustrations de femmes très déshabillées et toujours torturées. Bien sûr, ces illustrations se contentent d’être voyeuristes sans jamais montrer le moindre acte sexuel qui est d’ailleurs toujours présenté comme un danger. Dans ces images, les animaux s’intéressent « aux charmes rebondis de la jeune exploratrice blonde de service » (Max Allan Collins, George Hagenauer et Steven Heller, Men’s Adventure Magazines in Postwar America, Taschen, 2008). Cela commence avec Stag (n°6 janvier 1951) qui raconte le naufrage d’un navire où « des singes déchaînés s’emparent des canots de sauvetage » ! Mais, bientôt, beaucoup d’autres magazines surfent sur la vague animalière : Sportsman ; Sport Life ; Hunting Adventures ; Fishing Adventures ; Animal Life ; Safari ; Outdoor Adventures… et Real qui, en octobre 1959, fait sa une avec une femme attaquée par un crocodile.

Real1959

Dans ces illustrations, le mâle est mis en scène, il est visible. Il représente le soldat américain victorieux, le GI qui a gagné la Seconde guerre mondiale, mais aussi celui qui a sûrement été témoin d’horreurs en Europe ou en Asie, horreurs soigneusement cachées par la propagande civile et que, justement, les scénettes effrayantes des magazines rappellent en guise d’exorcisme.

Pourtant, dans ces années 1950, l’insistance à glorifier le mâle sauveur de la femme en détresse trahit le fait que l’animal le plus craint n’est pas le crocodile, mais bien la femme, celle qui travaille, qui a gagné en autonomie, qui s’émancipe. C’est aussi dans ces années 1950 que des hommes divorcés décident de s’organiser en groupes de pression pour défendre leurs intérêts et contester le principe de la pension alimentaire. Ils sont à l’origine du mouvement « masculiniste » qui, aujourd’hui, rassemble les hommes s’estimant victime des femmes et surtout des féministes qui seraient allées « trop loin ».

Les soldats sont revenus en 1945 dans une société qui a profondément changé. L’explorateur protecteur disparaîtra donc peu à peu de ces représentations, il est d’ailleurs absent des affiches de films crocodilesques repérées entre 1980 et 2015. Dès les années 1950, il quitte aussi les magazines pour hommes puisque, lorsque Hugh Hefner lance Playboy en 1953, il ne s’agit plus de mettre en scène un héros viril, mais de dénuder les femmes. Et ces affiches de femmes presque nues dans la mâchoire de crocodiles font alors figure d’antiques survivances de ce temps, elles rappellent que tous les hommes n’ont pas encore complètement accepté de perdre le contrôle du corps des femmes.

Marc Gauchée

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3 commentaires pour La Belle et la Bête (suite et fin) : peurs masculines

  1. Julien dit :

    Ca me fait penser à la scène d’ouverture du film « l’exercice de l’Etat » avec Mathieu Gourmet en ministre des transports. Il rêve d’une femme nue avançant à quatre pates droit dans la gueule d’un énorme crocodile qui a pris place au milieu des dorures de son bureau…

  2. Julien dit :

    Ah mais tu en avais parlé dans un précédent post !! rien ne t’échappes🙂

  3. Marc Gauchée dit :

    Si tu fais les questions et les réponses…

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