« La Robe de Marilyn », l’enquête continue (1)


Depuis la parution de mon essai, La Robe de Marilyn, enquête sur une envolée mythique (François Bourin, 2014), le mythe de la robe soulevée par le vent, inspirée de la célèbre scène de Sept ans de réflexion (de Billy Wilder, 1955), poursuit sa vie…

 Du « Choc des civilisations » à « La Domination masculine »

Avant les débats de cet été sur les tenues dites « burkinis », Courrier international avait publié des dessins reproduisant une Marilyn en burqa dévoilant ses jambes, ses bas ou sa culotte (il s’agit des œuvres de Falco et de Tiounine). D’autres médias ne sont pas en reste. Le dessin de Shanahan est extrait d’un New Yorker récent et celui d’Emmanuel Blancafort du blog, plus ancien, des Influences. Enfin, en 2010, Eva Schwingenheuere avait publié Burka (éditions Anabet) où il faut noter que la dessinatrice, à la différence de ses collègues masculins, évacue le côté « sexy » du dévoilement corporel.

BlancafortFalco

EveSchwingenheuer

Ces répétitions visuelles prouvent à quel point l’image est lisible internationalement. Normal, le premier réflexe est de voir la visualisation, en un cliché, de ce que Samuel Huntington appelait « Le Choc des civilisations » (Éditions Odile Jacob, 1997), l’antagonisme culturel qui opposerait les cultures musulmanes et occidentales. Mais, surtout, deuxième réflexe, elle rassure sur l’ampleur de ce « Choc des civilisations » et sur la réalité de la visibilité croissante de l’Islam dans les sociétés occidentales.

TiounineShanahan

En effet, la burqa n’est ainsi que la « caisse » dans laquelle est enfermée, non un mouton comme dans Le Petit Prince, mais une femme. Et la différence fondamentale avec l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry (1943) réside dans la représentation des jambes : le lecteur n’imagine pas la femme qui est enfermée dans la burqa comme il pouvait imaginer le mouton dans la caisse. La femme sous la burqa (sauf pour le dessin d’Eva Schwingenheuere) est bien conforme aux canons de la beauté et du paraître occidentaux, talons aiguilles compris, d’où son côté rassurant ! La burqa ne serait qu’une apparence trompeuse, cachant la « vraie » femme.

C’était l’une des critiques qui avaient été adressées au magazine féministe québécois La Vie en rose, quand il avait décidé de faire paraître un numéro spécial en 2005, avec, en couverture, une photographie réalisée par Suzanne Langevin, assistée de Charles Héroux. Cette photographie est d’ailleurs la première, à ma connaissance, à juxtaposer une burqa et des jambes dévoilées avec une allusion directe à Marilyn Monroe sur la bouche de métro dans le film de Billy Wilder.

LaVieEnRose2005

Mais cela avait fait jaser. Les raisons de ces réactions hostiles sont diverses. D’abord il y a celles et ceux qui ont vu dans cette image, la représentation rassurante de l’hégémonie occidentale, comme dans les dessins de presse précédemment cités : sous la burqa « exotique », une femme reste une femme « à l’occidentale ». Ensuite il y a celles et ceux qui, dans la veine de La Domination masculine (de Pierre Bourdieu, Seuil, 1998) ne supportaient pas de voir, en une d’un magazine féministe, une paire de jambes dénudées portant, en outre, des talons. Cela ne se fait pas : emprunter les armes de l’adversaire -ici le spectacle du corps d’une femme dans ses contraintes de talons « féminins »- ne servira jamais la cause féministe. À la domination occidentale s’ajouterait donc la domination masculine.

Les auteures de La Vie en rose savaient qu’elles prenaient le risque d’être mal ou pas comprises avec cette image. Dans l’éditorial titré « Toujours vivante ! », elles précisaient donc : « Que voyez-vous dans cette image? Une femme de Kaboul qui joue à Marilyn devant son miroir ? Une émule de Marilyn qui essaie d’imaginer l’étouffement de la cagoule étroite, la vision obscurcie par la grille ? Deux icônes ici se juxtaposent : la féminité à l’occidentale, l’oppression de l’intégrisme, les contraintes visibles de l’une, subtiles de l’autre. Et, sous les clichés, une vraie femme en chair et en os ». Elles renvoyaient dos à dos les deux composantes de l’image au nom de la désolante puissance virile qui réduit les femmes à deux clichés. Comme l’écrit Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001) : « Les Musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler ». Ce qu’avait parfaitement mis en image le dessinateur Rémi dans Charlie Hebdo, bien avant les meurtres de 2015 :

Rémi

Quant à l’éditorial du premier numéro de La Vie en rose, paru en mars 1980, il était titré : « Un projet dérisoire » (et signé, pour la rédaction, par Sylvie Dupont). 25 ans plus tard, le hors-série confirmait le sens de ce « dérisoire » et adoptait une couverture en cohérence avec sa ligne éditoriale de 1980 : « Le féminisme est loin d’être triste et stérile, […] les féministes sont bien vivantes et entendent le rester ».

Marc Gauchée

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