Pré-génériques (1)/ « Piranhas » de Joe Dante (1978) ou le paradis perdu


Avec ce post commence une série sur les pré-génériques de films, c’est-à-dire les séquences qui précèdent le générique, dévoilent un morceau de l’intrigue ou amorcent le récit principal. Mes souvenirs me guident au départ, ce que confirme ou non une nouvelle vision plus fraîche et récente des films. Et comme souvent, je m’essaie à une lecture comparative…

Il est classique de voir dans Piranhas (Joe Dante, 1978) une version décalée, voire parodique, des Dents de la mer (de Steven Spielberg, 1975). Dans ces deux films, la menace vient de l’eau et leurs scènes d’ouverture se déroulent dans la pénombre autour d’un bain érotisé de jeunes gens… Et à chaque fois une transgression est à l’origine du drame. Dans Les Dents de la mer, le gars et la fille ne se quittent pas des yeux autour d’un feu de camp sur la plage, entourés d’autres amis qui boivent et fument. Elle se lève, il a compris qu’il peut la suivre, elle se déshabille en courant, lui, il a trop bu, tombe, s’endort sur la plage, elle, elle nage nue et se fait dévorer ! Dans Piranhas, le jeune couple de randonneurs s’aventure dans une ancienne base militaire, la fille veut se baigner dans la piscine, ils nagent et se font dévorer. On pourrait continuer ainsi le jeu des ressemblances, mais, si l’on s’intéresse plus précisément aux 5 minutes et 29 secondes du pré-générique de Piranhas, un autre parallèle s’impose : avec Citizen Kane d’Orson Welles (1941) ! Je vois le doute poindre sur votre visage. Démonstration en quatre arrêts sur image.

D’abord les deux films commencent par un panneau indiquant « entrée interdite ». Seule différence, dans Citizen Kane, la caméra s’élève pour passer par-dessus le grillage alors que dans Piranhas, la caméra descend pour passer sous le grillage, chemin qu’emprunteront le jeune couple d’infortunés randonneurs.

piranhas1

Mais la ressemblance entre les scènes d’ouverture de l’œuvre de Joe Dante et celle d’Orson Welles ne s’arrête pas là. Dans Piranhas, les randonneurs progressent dans un paysage tourmenté, nocturne, éclairé par la lune et avec des bancs de brume. Dans Citizen Kane, les plans d’approche de la chambre où expire Charles Foster Kane (Orson Welles) sont également inquiétants et la brume est tout aussi présente.

piranhas2

Quand Barbara Randolph (Janie Squire) trempe a main dans l’eau de la piscine, elle réveille les poissons tueurs tapis au fond et on voit un œil en gros plan. Quand Kane prononce « Rosebud » avant de mourir, on voit sa bouche en gros plan.

piranhas3

Enfin, le final des deux séquences fait intervenir un nouveau personnage. Dans Piranhas, une mystérieuse silhouette que le spectateur identifiera ensuite comme le docteur Robert Hoak (Kevin McCarthy) et dans Citizen Kane, la silhouette est celle de l’infirmière (Renée Godfrey).

piranhas4

Il est aussi possible de poursuivre le parallèle sur le fond. Après tout, Citizen Kane raconte l’histoire d’un paradis perdu, celui de l’enfance et de l’innocence dont se souvient in extremis un vieux monsieur avant de mourir. De son côté, le pré-générique de Piranhas donne une version contemporaine du paradis perdu d’Adam et Ève.

Quand David (Roger Richman) décide de passer sous le grillage pour pénétrer dans la base militaire, Barbara émet une réserve : « Mais c’est marqué défense d’entrer ». Lui, il s’en fout : « Qui veux-tu qui nous dise quelque chose Barbara ? », il ajoute même : « Et tu vois, c’est toujours excitant de faire quelque chose de défendu ». Mais passé ce premier moment où l’homme prend l’initiative de la transgression, ensuite, c’est bien la femme qui est la corruptrice et la tentatrice. Devant la piscine, c’est Barbara qui prend l’initiative (normal : l’eau est un élément féminin !). Elle agite sa main dans l’eau réveillant, on l’a vu, les piranhas. C’est encore elle qui propose de se baigner tout en mobilisant la préoccupation de la propreté (normal : le soucis de la propreté ne peut relever que d’une femme !) : « Elle est bonne ! On se baigne, ça nous lavera, on commence à sentir le fauve dans le sac de couchage ». Il faut quand même souligner une incohérence de scénario ou la mauvaise foi de Barbara, car, plus tard quand le héros, Paul Grogan (Bradford Dillman), trempera sa main dans la piscine, il en conclura, non qu’elle est bonne, mais : « C’est glacé ! ».

Mais revenons autour de la piscine. C’est au tour de David d’hésiter, Barbara lui répond : « Qui veux-tu qui nous voit, hein ? Il n’y a personne ici ». Là encore petite incohérence de scénario : quelques secondes plus tard, en enlevant son short, Barbara fait descendre sa culotte qu’elle remonte bien vite et qu’elle ne quitte pas pour se baigner. Cette pudeur ne peut s’expliquer que parce qu’il y a quelqu’un qui les voit ! On peut donc en déduire que Barbara sait soit qu’elle tourne dans un film devant des spectateurs, soit que l’ancienne base militaire est habitée…

piranhas5

Bref, pour lever les dernières craintes de son petit copain, elle l’embrasse puis enlève le haut, dévoilant sa poitrine. Elle finit par pousser David dans l’eau. Bientôt, ils seront dévorés, David en premier.

Quand on sait que, par la suite, le seul moyen imaginé pour se débarrasser des piranhas est de les empoisonner en polluant massivement la rivière, pas de doute : le paradis est bien perdu !

Marc Gauchée

Cet article, publié dans L'Envers du décor, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s