[Pré-génériques] « Mondwest » et « Starship Troopers » ou jusqu’à quand faut-il attendre le dérèglement du système ?


Le recours à une (fausse) émission de télévision est une astuce de scénario qui permet, dès le pré-générique, de planter le décor, de livrer les informations essentielles, de donner l’ambiance d’un film et, bien sûr, d’en amorcer le suspense. Mondwest de Michael Crichton (1973) et Starship Troopers de Paul Verhoeven (1997) sont deux films commençant ainsi par une émission de télévision à caractère promotionnel.

Il s’agit de réclame pour Mondwest : nous sommes en 1983 dans le hall d’un aéroport et un journaliste, Ed Ramsay (Robert Hogan) interroge les vacanciers revenant de Delos, le parc d’attractions qui permet à ses visiteurs de se retrouver à l’époque de leur choix (romaine, médiévale ou conquête de l’Ouest) et de vivre les aventures qu’ils désirent au milieu de robots à l’aspect parfaitement humain.

Il s’agit de propagande pour Starship Troopers : dans un futur non précisé, la Fédération qui regroupe tous les États de la Terre, incite les jeunes gens à s’engager pour sauver la Terre.

reclamepropagande

La construction des deux pré-génériques semble la même : un intervieweur pose des questions et des gens ordinaires répondent. Bien sûr, de notables différences sont à noter : le format « réclame à l’ancienne » de Mondwest oblige à montrer l’intervieweur-bonimenteur de ces « vacances du futur, aujourd’hui ». Nous sommes bien avant l’invention de la publicité quand la conviction des consommateurs peut encore être emportée par la parole de prescripteurs dans lesquels ils se reconnaissent.

Quant au format « propagande » de Starship Troopers, il place l’intervieweur en voix off et illustre les images d’une musique martiale appropriée pour appeler à combattre les « parasites », ces insectes extra-terrestres géants qui menacent la Terre. Comme un miroir, si l’intervieweur est visible dans Mondwest, les robots qui peuplent Delos ne le sont pas, alors que, dans Starship Troopers, l’intervieweur est invisible mais les interviewés, malgré leur diversité (une asiatique, un blanc et un noir), ressemblent à de véritables robots, ils sont tous en uniforme et tiennent un propos similaire : « Je suis prêt à me battre ! ». « Et vous ? » demande la voix off avant une vue du drapeau flottant de l’infanterie mobile : « Engagez-vous dans l’infanterie mobile et sauvez le monde. Service planétaire, citoyenneté garantie ».

Les visiteurs, tous blancs, revenant de Delos ont ce même goût du combat : le premier, Gardner Lewis (Robert Nichols), est content d’avoir joué aux cow-boys et aux indiens, « Mondwest c’est pareil, sauf qu’on le fait en vrai » et avoue fièrement : « j’ai tué 6 personnes », obligeant le journaliste à préciser qu’il a tué 6 robots. La deuxième, Janet Lane (non créditée au générique) a surtout été marquée par les hommes dans l’Empire romain. Le troisième, Ted Man (Paul Sorensen), agent de change à Saint-Louis, affirme avoir été shérif de Mondwest pendant deux semaines, « plus vrai que jamais ! Vraiment ! » et le dernier, Arthur Caine (Barry Cahill) a combattu au XIIIe siècle et s’est marié à une belle princesse ! Les Américains ont sans doute plus que jamais besoin de croire en leurs forces et en leurs muscles quand, au même moment, la guerre du Vietnam est de plus en plus contestée en 1973 et que l’opération « Restore Hope » en Somalie du début des années 1990 s’est soldée par un fiasco ou que l’extrême-droite a commis un attentat lors des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996…

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Dernière similitude entre ces deux pré-génériques : tout semble finir dans la bonne humeur. Les visiteurs de retour de Delos sont unanimes à trouver que ces vacances valent bien les « 1000 dollars par jour » et les soldats de Starship Troopers rient de bon cœur lorsqu’un petit garçon blanc et blond en uniforme affirme : « Je suis prêt à me battre aussi ! ».

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Pour Mondwest, l’histoire peut commencer et, à l’issue de ce pré-générique, le spectacle tient dans la promesse de ces drôles de vacances où les robots cohabitent avec les êtres humains, à leur service et pour leur seul plaisir.

Mais pour Starship Troopers, le pré-générique se poursuit avec des images au contenu de moins en moins maîtrisé. Certes, d’abord, une séquence met en scène une démonstration de force : les « parasites » viennent d’envoyer un autre météore, mais « cette fois, nous sommes prêts » et un vaisseau tire au canon sur la météore qui explose aussitôt ! Puis arrive la séquence pédagogique intitulée « Pourquoi nous combattons ? » -du même titre que la série bien réelle, réalisée par la gouvernement américain entre 1942 et 1945- et expliquant que la source des météores parasites est le système de Klendathu qui doit donc être anéanti. Enfin, le programme cède la place à la dernière séquence du pré-générique, c’est un direct, sur Klendathu, où l’invasion a déjà commencé ! Mais sur cette planète « K » où pullulent les « parasites », le soldat qui parle est bientôt attrapé et coupé en deux par un insecte géant. Les troupes si fières une minute auparavant doivent battre en retraite, un soldat s’adresse à la caméra pour lui dire de dégager puis deux soldats sont transpercés et découpés, l’un des deux meurt devant la caméra dont le signal est interrompu…

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Le pré-générique de Mondwest promet des vacances de rêve et notre esprit mal tourné de spectateur avisé nous incite à penser qu’il s’agira sûrement plutôt de cauchemars, mais rien, dans le pré-générique, ne le laisse penser sauf, peut-être, le côté forcément trop parfait et donc ironique de la « réclame ». Au contraire, le pré-générique de Starship Troopers discrédite tout de suite la parole officielle, les belles images de propagande tournent au spectacle affligeant d’une violence impitoyable, l’ironie dramatique est à son comble : le spectateur sait que les beaux et si parfaits jeunes gens qu’il va bientôt suivre à travers leur engagement et leurs classes militaires vont découvrir l’horreur et la vacuité des combats. Les deux pré-génériques ont la même durée, 2 minutes 50, mais, à la différence de Michael Crichton, Paul Verhoeven entre tout de suite dans son sujet, il n’attend pas que le système se dérègle au fil de l’histoire qu’il raconte, il montre immédiatement le dérèglement pour que l’attention du spectateur se concentre, non sur les seules péripéties du dérèglement, mais sur les causes de ce dérèglement.

Marc Gauchée

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Un commentaire pour [Pré-génériques] « Mondwest » et « Starship Troopers » ou jusqu’à quand faut-il attendre le dérèglement du système ?

  1. Marc Gauchée dit :

    Dans son article consacré à la série « Westworld » (« Le Monde », 7 octobre 2016): « La horde humanoïde », Martine Delahaye parvient à s’enthousiasmer pour une série sans jamais citer le film de Michael Chrichton alors que la série est très largement inspiré de « Mondwest ». L’auteure va même jusqu’à écrire: « Que produiriez-vous si n’aviez pour seule limite que votre imagination? ». Je suis tenté de répondre: regarder les films des années 1970 et les pomper.

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