Cache-cache identitaire dans « Amicalement vôtre » : une apparente lutte des classes (1/3)


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[Une première version courte de cet article a été publiée dans Brisons nos chaînes, automne-hiver 2001. Le contrepoint que cette série représente par rapport aux délires actuels lepenistes,  zémouriens et sarkozistes sur l’assignation à une identité définie et immuable m’a semblé particulièrement intéressant]

En 1969, Robert S. Baker conçoit l’idée d’une nouvelle série télévisée alors qu’il est en train d’achever le cycle du Saint avec Roger Moore. Le projet s’appellera Amicalement votre (The Persuaders) et rallie assez vite des producteurs européens et américains si bien que le tournage peut commencer dès l’année suivante. La série est ensuite diffusée sur les écrans des deux continents. Mais l’échec commercial outre-Atlantique mettra un terme à l’aventure qui ne comprendra donc que les 24 épisodes de la première saison (DENIZE Véronique et MARTINET Éric, Amicalement votre, Huitième art, 1992).

Le principe d’Amicalement votre est la réunion de deux personnages fondamentalement différents. Ce principe relève de la comédie classique, il a ainsi déjà été utilisé dans de nombreux films où il s’enrichit le plus souvent d’une histoire d’amour entre les protagonistes qui sont alors, forcément, de sexe différents (New-York-Miami de Frank Capra, 1934 ; L’Impossible Monsieur Bébé de Howard Hawks, 1938…). Dans Amicalement votre, le choix de deux hommes, rivaux en conquêtes et en exploits, ne permet pas d’engager une histoire d’amour même si Brett et Danny ont d’indéniables gestes de tendresse et de familiarité (ils leur arrivent souvent de se tenir par le bras). Au contraire, l’accent est mis sur la concurrence, la compétition et les joutes à coups de bons mots. Ce ressort d’opposition est encore renforcé par le choix des histoires personnelles des protagonistes.

Le générique résume de façon géniale, à l’aide de photographies, de coupures de presse et d’extraits d’épisodes, les parcours opposés de Lord Brett Sinclair (Roger Moore) et Danny Wilde (Tony Curtis). Ils sont des personnages typés et opposés par leurs héritages tant matériels que spirituels. Le juge Fulton (Laurence Naismith), inventeur du duo, résume le mécanisme : « Celui-ci est le premier, un sang-bleu, issu d’une grande famille, Lord Brett Sinclair (…) Il n’a plus de secret (…) L’autre est plutôt différent, un arriviste, Danny Wilde, je ne sais pas tout à son sujet (…) L’un sans l’autre, ils n’ont aucun intérêt pour moi, ça ne marchera pas si je ne peux pas les avoir tous les deux (…) Ils ont tous les deux une certaine valeur, mais additionnés, comme en chimie… Prenez deux produits relativement peu dangereux, disons du nitrate et de la glycérine. Mêlez ces deux produits et vous allez obtenir une combinaison explosive ! » (Ép. 1, Premier contact). Beaucoup de choses séparent les deux héros. Danny vient du Bronx new-yorkais où il a passé son enfance à faire les 400 coups et y était surnommé « le Tigre » (Ép. 10, Un ami d’enfance). Devenu grand à défaut d’adulte, il est même qualifié de « Dom Juan de pacotille » (par le Comte Marceau, ép. 9, Un drôle d’oiseau). En revanche, Brett est un véritable Lord et il a reçu toute l’éducation aristocratique britannique. À première vue, les antagonismes devraient donc l’emporter : différence de classes sociales ; opposition culturelle entre un Anglais, ancien colonisateur, et un Américain, ancien colonisé. Le pilote de la série est, en fait, le dernier épisode du Saint intitulé Le Roi. Roger Moore est le Saint, mais c’est Stuart Damon qui interprète Rod Huston, milliardaire texan du pétrole, grossier, lourd et vulgaire. Il sera remplacé par Tony Curtis avec le new-yorkais Danny Wilde.

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Pourtant, dans Amicalement votre, Brett et Danny se retrouvent sur plusieurs terrains et leur enracinement dans leur classe respective n’est pas aussi puissant qu’il n’y paraît. D’abord ils sont tous les deux riches et appartiennent à la même jet set. Ils fréquentent les palaces et les casinos, conduisent des voitures de sport et résident principalement sur la côte d’Azur. Autre point commun dans leur mode de vie, ils sont des célibataires endurcis et passent leur temps à draguer de jeunes femmes peu farouches. Ils ont aussi la même vision anglo-saxonne des peuples et des pays méditerranéens, corrompus, folkloriques et perçus comme de simples cadres pour vivre des aventures exotiques. À la télévision, dans une série populaire, il est normal et attendu que le présent vécu en commun par les deux héros l’emporte sur leurs passés distincts. C’est même une des règles d’or de la comédie qui finit toujours par accorder les contraires et célébrer l’idéal petit-bourgeois d’une société réconciliée.

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Ainsi, comme le suggère déjà le générique, le destin de classes est reléguée dans l’enfance, l’adolescence voire les premières années de la vie d’adulte des deux héros qui, désormais, cohabitent et collaborent dans les mêmes cercles aisés de la société au profit de la justice bourgeoise et privée. L’ennemi n’est plus « l’aristo » suffisant pour l’un, ni le « parvenu » grossier pour l’autre, c’est le malfrat, celui qui ne respecte pas la loi. Ce qu’il reste de leur ancien antagonisme de classes est plutôt minime, voire symbolique. Ainsi, dans le premier épisode, Danny et Brett se battent à cause du nombre d’olives à mettre dans le cocktail « créole crème ». Les conditions de productions, la destination télévisuelle et le parti pris du divertissement imposent une vision sociale ludique, prétexte à quelques facéties. Elle est l’occasion de plaisanteries et de jeux entre les deux hommes, de décalages culturels à effet comique. Le style décontracté, hérité des combats de mai 1968, agrémenté de matérialisme, de liberté sexuelle et d’individualisme, domine. Il ne s’agit plus de rejouer un épisode de la lutte des classes, mais de séduire la veuve en défendant l’orphelin.

Marc Gauchée

À suivre : « Brouillages et conflits d’identités »

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2 commentaires pour Cache-cache identitaire dans « Amicalement vôtre » : une apparente lutte des classes (1/3)

  1. Arsène dit :

    La culture mise au service de la juste cause…

  2. Arsène dit :

    La culture au service d’une des justes causes. On attend la suite.

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