Cache-cache identitaire dans « Amicalement vôtre » : destin de classe et liberté individuelle (3/3)


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Les deux héros n’échappent pas à la confusion générale des identités, véritable thème récurrent de la série. Mais cette confusion n’a pas la même fréquence chez Danny et chez Brett.

Ainsi, Danny, le sans racine, l’enfant du peuple, est souvent pris pour quelqu’un d’autre, à croire que ses origines le prédestinent à endosser les rôles aux hasards des circonstances. L’intrigue principale de 6 épisodes est bâtie à partir d’un quiproquo sur l’identité de Danny. Il est ainsi successivement confondu avec la cible d’un tireur (Ép.2, Les pièces d’or ) ; le détenteur d’une sculpture précieuse et l’amant d’une jeune mariée (Ép.9, Un drôle d’oiseau) ; le possesseur d’une mallette contenant des documents secrets (Ép.11, Un enchaînement de circonstances) ; un célèbre criminel de génie (Ép.15, Un risque calculé) ; le trésorier d’un réseau révolutionnaire (Ép.8 Le mot de passe) ou le kidnappeur de Lisa Zorakin (Ép.18, L’Enlèvement de Lisa Zorakin).

Il n’en est pas de même avec Brett. En effet, compte tenu des lieux de l’action, essentiellement la Grande-Bretagne et la France, il est sur son territoire et quasiment sur les terres de ses ancêtres. Son passé, sa culture et sa renommée sont particulièrement connus et reconnus. Pourtant, au fil des épisodes, « Lord Brett Rupert George Robert André Sinclair, le 15ème du nom » (ainsi cité dans l’Ép.22, L’Héritage Ozerov), se révèle issu d’une famille sur le déclin. Peu de ses ancêtres peuvent se glorifier d’actes de bravoure et d’une réussite personnelle ou professionnelle digne de ce que l’on est en droit d’attendre d’une grande famille aristocratique. Chez Brett, le brouillage identitaire n’est pas le fruit du hasard comme chez Danny, mais il fait partie de l’héritage. Ainsi, tout Lord qu’il est, il évoque régulièrement plusieurs de ses parents peu brillants.

Citons, parmi ses ancêtres has been : le vicomte de Chesterfield, grand oncle Charles, qui tient un hôtel dans l’Est de la Tanzanie (Ép.2) ; cet oncle qui a voulu emmurer vivant l’amant de sa femme dans un souterrain, mais comme il avait beaucoup bu, il s’est emmuré lui-même ou ce cousin qui a erré pendant des semaines dans les souterrains de la résidence de campagne (Ép.4, Un rôle en or) ;  cet arrière grand oncle, le duc, 16ème ou 17ème du nom, dont l’autopsie a révélé qu’il n’était pas mort d’un ulcère contrairement à ce que tout le monde croyait mais qu’il était une duchesse (Ép.8) ; le marquis de Castlehare, ancêtre russe, qui a été pris pour Louis XVI pendant la Révolution et a eu la tête coupée ou l’oncle Charles qui collectionne les Rolls et les femmes et en a eu 22 de chaque (Ép.9) ; Archibald Sinclair Beauchamp, un cousin éloigné mais « jamais assez éloigné » selon Brett (Ép.14, Entre deux feux) ; l’arrière grand père, le 7ème du nom qui, en Inde s’est retrouvé à cours de munitions, séparé de son régiment et entouré de centaines de rebelles, il a saisi son étendard et s’est fait massacrer (Ép.17, Minuit moins huit kilomètres) cette partie de la famille Sinclair est tuée par Roland, de la branche australienne : Sir Angus Sinclair qui passe son temps à jouer de la sinistre cornemuse, Lance Sinclair Boswell, distillateur et grand consommateur de vin et Sir Randolph Sinclair Strathers, un général radié de l’armée pour s’être infiltré dans une base allemande, avoir blessés et tués 360 soldats, détruit 3 trains de marchandises et 6 chars… 3 mois après la fin de la guerre (Ép.21, Regrets éternels) ; Sir Rodney Parkinson Sinclair, un oncle qui tient un journal de tous ses faits et gestes et qui est, selon Brett, « l’homme le plus ennuyeux du monde » (Ép.22) ; le vicomte Eckersleyle, arrière grand oncle maternel, qui a perdu tous ses biens sur un coup de poker (Ép.23, Le Coureur de dot) ; cet arrière-arrière-arrière grand-père du côté maternel qui menait une vie de débauche et qui fut crédité d’à peine 60 ans à sa mort or il n’en avait que 24 (Ép.24, Une rancune tenace).

Mais à la différence de Danny, Brett ne parvient jamais à dissimuler complètement ses origines et ses déguisements sont toujours découverts : lorsqu’il se fait passer pour le fils du Général Von Graumann afin de vendre de l’or nazi (Ép.2) ou dans le hall d’un grand hôtel, quand une jeune femme dénommée Prune le hèle de suite (Ép.9). Le seul rôle qu’il peut jouer à la perfection est le sien et c’est le thème de deux épisodes : dans l’Ép.4, il se fait passer pour un comédien et se fait embaucher pour interpréter son propre rôle alors que des bandits ont investi sa propriété à la campagne, il faut noter qu’il se trahira lui-même en donnant des informations sur le 3ème des Sinclair qui est mort à 3 ans, information que seul un Sinclair pouvait détenir ! Et dans l’Épisode 7, Quelqu’un dans mon genre, Brett a été conditionné pour tuer un de ses amis.

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Les scénaristes ont poussé jusqu’au bout ce jeu des apparences entre Sinclair et Wilde, Moore et Curtis. Dans l’épisode 21, Roger Moore interprète 4 rôles, Tony Curtis 2 et avec des changements de sexes encore ! Ainsi Roger Moore joue Brett, mais aussi ses 2 oncles (le général Randolf Sinclair Strathers et l’amiral Horatio Sinclair Hawkins) et Lady Agatha Sinclair Boswell, la sœur de Lance, oncle distillateur. Quant à Tony Curtis, il joue Danny et sa tante Sophie débarquant de New-York. Les deux héros ont même échangé leur rôle dans l’épisode 12, L‘un et l’autre. Danny se faisant passer pour Lord Sinclair : « C’est facile de jouer Brett, il suffit de faire le vide dans sa tête » explique-t-il. Et Brett jouant Danny avec un accent vulgaire.

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Amicalement vôtre est d’abord un succès européen avant de devenir, aujourd’hui, une série culte aux États-Unis parce que la série livre une version particulière du rêve américain. Ce « rêve » raconte partout que, quelles que soient l’origine, la classe et la fortune, il est possible de réussir à force de travail et d’un peu de foi en Dieu. Il réconcilie les opposés autour d’un bien-être et d’un confort rassurant de consommateurs. Brett et Danny sont deux amis. Alors que tout devraient les séparer, la société libérale et occidentale les réunit. Mais Amicalement vôtre rajoute une touche européenne. Cette touche est toute entière dans l’importance donnée aux signes de reconnaissance sociale. Ils règnent en maître dans les épisodes et sont à la source des intrigues et des jeux de la série. Ainsi, Brett et Danny n’hésitent pas à revendiquer leurs différences et leurs traits de distinction. Ils mettent en scène de façon ludique, le tiraillement classique entre le destin de classe et l’aspiration à la liberté individuelle. Ils cabotinent à partir de ces anciens repères profondément ancrés dans les esprits d’ici et qui appartiennent à l’histoire de la civilisation du Vieux Monde : l’aristocrate et le bourgeois, l’élite et le peuple, le cultivé et le plébéien, l’héritier et le parvenu. Au début des années 1970, la lutte des classes n’était pas encore tout à fait enterrée, mais, déjà, la télévision témoignait de l’irruption des brouillages identitaires sur son mode consensuel et divertissant. Elle présentait sous forme d’anecdotes, le spectacle du Vieux Monde partagé entre ses racines européennes et son avenir américain.

Marc Gauchée

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