En ne s’ancrant pas à gauche, Emmanuel Macron finira en supplétif de la droite, comme Jean Lecanuet


Pour celles et ceux qui se souviennent d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, la posture d’Emmanuel Macron en 2016 ressemble à celle de Jean Lecanuet en 1965. Bien sûr, les deux hommes ne partent pas du même camp et seul Emmanuel Macron est « a-partide ».

Une survalorisation de l’image

En 1965, les Français votent pour élire -c’est une première- leur président de la République au suffrage universel direct. Jean Lecanuet, résistant, démocrate-chrétien, a 45 ans et se présente. Il apparaît sur les murs de France sur des affiches -c’est une autre première- en souriant !

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Jean Lecanuet, ex dirigeant du Mouvement républicain populaire (MRP), fait figure de jeune (pour l’époque, on est en 1965 !) et même de sportif. Très vite, il est surnommé, par allusion à ses affiches, « dents blanches et haleine fraîche ». En fait, il a en tête le débat télévisé entre John Kennedy et Richard Nixon de septembre 1960 et son équipe, dirigée par Michel Bongrand, s’en inspire pour fonder toute la campagne sur son image. D’ailleurs, sa brochure électorale n’hésite pas à le présenter comme le « Kennedy français ». Le Quotidien de Yann Barthès (TMC) a, de son côté, adopté des visuels de John Kennedy pour présenter ses séquences sur Emmanuel Macron.

Un lien direct avec les électrices et les électeurs

Car c’est bien à la télévision que Jean Lecanuet marque des points. Des affiches précisent les dates et les heures de rendez-vous télévisuels pour le voir et l’écouter. Il profite donc des temps d’antenne accordés aux candidats -encore une première à la télévision en France- pour proposer deux types d’interventions. Pour les formats courts de 14 minutes (en 1965, eh oui, 14 minutes c’est court !) il intervient seul dans un décor neutre. Mais pour les formats plus longs (28 minutes), il est interrogé par Léon Zitrone dans le décor d’une bibliothèque. Le choix du journaliste n’est pas anodin, ce n’est pas un journaliste politique, mais c’est un journaliste populaire et donc rassembleur.

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Sans ancrage à gauche, la dérive inévitable vers la droite

À la veille du scrutin, les intentions de vote en sa faveur montent jusqu’à 20%. Il n’obtient que 15,78%, ce qui oblige tout de même Charles de Gaulle à un second tour face à François Mitterrand. Il ne donne pas de consignes de vote pour ce second tour. Ce succès de 1965, l’encourage à fonder un nouveau parti, le Centre démocrate qui soutient Valéry Giscard d’Estaing et devient le Centre des démocrates sociaux (CDS) en 1976 avant de participer à la fondation de l’Union pour la démocratie française (UDF) en 1978.

Au-delà des sourires, de la jeunesse ou encore du nom de son mouvement « En marche » qui rappelle le slogan de 1965, « Un homme neuf… une France en marche », d’autres points communs sont à noter entre Emmanuel Macron et Jean Lecanuet. C’est ainsi que le 20 novembre 1965, pour sa première intervention télévisée, Jean Lecanuet affirmait : « Entre le président de la République sortant [Charles de Gaulle] et le candidat de la gauche [François Mitterrand], ma candidature voudrait être pour vous, Françaises et Français, celle qui ouvre les voies de l’avenir »… Comme un écho au discours de candidature d’Emmanuel Macron, 51 ans plus tard, le 16 novembre 2016 : « L’enjeu n’est pas pour moi aujourd’hui de rassembler la gauche, il n’est pas pour moi aujourd’hui de rassembler la droite. L’enjeu est de rassembler les Français ».

Le centre de Jean Lecanuet n’a pas eu de traduction présidentielle en 1965, il a fallu attendre 1974, l’élection de Valéry Giscard d’Estaing et, surtout, le ralliement de ce « centre » à une coalition de droite. Au jeu des correspondances, le centre d’Emmanuel Macron n’aura donc pas de traduction présidentielle en 2017, il risque juste de servir –et ce n’est pas le moindre de ses défauts- à empêcher le candidat de gauche d’accéder au second tour… Mais, surtout, comme Jean Lecanuet, il ne pourra rallier qu’une coalition de droite. En faisant le choix du « ni gauche, ni droite » et surtout en refusant de participer à l’élection primaire des socialistes, Emmanuel Macron, sans aucun ancrage à gauche, sera inexorablement rejeté dans le camp de la droite. Les militants et sympathisants de gauche qui le rejoignent aujourd’hui, doivent intégrer ce scénario.

SOURCES :
DELPORTE Christian, Images et politique en France au XXe siècle, Nouveau monde éditions, 2006
INA.FR, archives sur « Jean Lecanuet », 1965
MACRON Emmanuel, déclaration de candidature à la présidence de la République, Bobigny, 15 novembre 2016.
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