[Sur les traces] La soi-disante « prolophobie » de Dupont Lajoie


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Christophe Guilluy croit tenir la preuve du mépris des « élites » pour le peuple : « toute une intelligentsia de gauche a caricaturé le prolo en Dupont Lajoie raciste » (Vacarme n°42, 23 janvier 2008). L’image va également s’imposer dans Recherche le peuple désespérément de Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin (éditions François Bourin, 2009) qui l’associent à la notion de « prolophobie ». En 2010, dans Fractures françaises (éditions François Bourin, 2010), Christophe Guilluy récidive : « cette représentation d’un peuple a priori xénophobe est au cœur d’un malentendu croissant. Contrairement à l’image du ‘Dupont Lajoie’, les couches populaires ont montré un calme remarquable face à l’immigration et un attachement sans faille aux valeurs républicaines ». Le coup est bien parti. En 2011, Laurent Bouvet analyse le rejet des aspirations populaires considérées comme dangereuses : « Ce rejet s’est opéré dans un double mouvement : d’une part la stigmatisation de la figure populaire nationale comme d’un ‘Dupont Lajoie’ raciste, xénophobe, sexiste et homophobe ; et, d’autre part, l’exaltation de la différence identitaire culturelle comme d’un bienfait en soi pour la société » (« Le sens du peuple », laurentbouvet.net, 7 avril 2011).

Le recours récurrent à la figure de Dupont-Lajoie laisse à penser que ledit Dupont Lajoie est un prolétaire, en tout cas, un gars issu des classes populaires. Or dans le film qu’Yves Boisset réalise en 1975 qui est vraiment Dupont Lajoie ?

Les Lajoie, Monsieur, Madame et le fiston, passent, comme chaque année, leurs vacances au camping. Ils y retrouvent les autres habitués. « Dupont Lajoie » est un surnom, celui de Georges Lajoie interprété par Jean Carmet.  Ce surnom lui est donné par Monsieur Colin (Pierre Tornade) venu avec sa femme (Pascale Roberts) et sa fille Brigitte (Isabelle Huppert),  lorsqu’il présente Georges Lajoie à Vigorelli, le contremaître italien (Pino Caruso) du chantier voisin.

Georges Lajoie est-il un prolo ? Non ! Il tient un café du côté du marché d’Aligre (XIIe arrondissement de Paris), il est marié à Ginette (Ginette Garcin) avec qui il a eu un fils, Léon (Jacques Chailleux). Tout ce petit monde -à part Léon- est bien franchouillard, n’aime ni les jeunes qui utilisent les toilettes du café sans consommer, ni les arabes, ni les autres immigrés d’ailleurs. Georges Lajoie va commettre une ratonnade mortelle avec plusieurs de ses amis de camping, tous persuadés que l’un des ouvriers arabe a tué Brigitte Colin.

Les autres ratonneurs sont-ils des prolos ? Pas plus que Georges Lajoie ! Monsieur Colin est représentant en dessous féminins et Maître Schumacher (Michel Peyrelon) est « huissier à Strasbourg » ! Et le costaud et grande gueule (Victor Lanoux) qui les incite à rejouer la guerre d’Algérie se plaît à passer pour un ancien parachutiste. Le film ne peint donc pas une France ouvrière, mais bien la France de la petite boutique, celle qui a fait le succès de Pierre Poujade dans les années 1950 puis de Jean-Marie Le Pen. Associer Dupont Lajoie à la naissance de la « prolophobie » est donc inexact et je ne peux que conseiller à nos fins analystes des rapports entre la « gauche » et le « peuple » de prendre le temps d’aller voir ou revoir le film d’Yves Boisset.

Marc Gauchée

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3 commentaires pour [Sur les traces] La soi-disante « prolophobie » de Dupont Lajoie

  1. Arsène dit :

    Bien envoyé Marc, la petite bourgeoisie inculte et se sentant déclassée reste le principal vecteur de l’engagement facho. Non que les propos vrais de vrais ne puissent se lasser tenter comme bien d’autres (voir Lacombe Lucien de Louis Malle si mes souvenirs ne sont pas trop trop défaillants), mais il est bon de rappeler à Guilluy et Bouvet que le mépris des élites, dont ils font partie, aussi critiquables qu’elles soient, et à supposer qu’elles aient quelque unité n’est pas une démarche très saine.

  2. il me semble que c’est Michea, plutôt que Guilly qui, le premier, a évoqué ce film comme exemple de mépris du peuple.

  3. RédacBis dit :

    Bonjour

    Merci de vos commentaires
    @arsène: il est toujours incompréhensible de voir comment le syndrome de « L’Homme qui tua Liberty Valence » est toujours vérifié: on préfère toujours la légende -ou ses souvenirs- à la réalité
    @JeanTrito: je suis preneur de la référence exacte pour corriger l’article, mais je ne l’ai pas, jusqu’à présent, rencontré chez Michéa dont je n’ai pas tout lu, certes

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