[Sur les traces] Le jean de Cécile Duflot


tracejeanassemblee

S’il est un domaine où les réactions diffèrent selon qu’il s’agit d’hommes ou de femmes, c’est bien la tenue vestimentaire. C’est ainsi que, depuis que la gauche a rendu la parité incontournable lors de la constitution des gouvernements, chaque premier conseil des ministres est l’occasion de « commentaires » sur la couleur des robes, la longueur des jupes ou la hauteur des talons, l’élégance des unes et la « féminité » des autres. Comme l’affirme Marylise Lebranchu : « ce qui est extrêmement désagréable aussi pour les femmes, c’est qu’il faut toujours faire attention à la façon dont on est habillé, tout le temps » (citée dans Rien sans elles. De la parité en politique, sous la direction de Nicole Roux, L’Atalante, 2004) et « c’est bien connu : la femme c’est les fripes, l’homme les tripes. À défaut de pouvoir leur tailler des costumes, ils s’en prennent à leur garde-robe » (citée dans Paroles de femmes sur ces machos qui nous gouvernent de Candice Nedelec, éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2011).

L’irruption du jean en politique, de ce pantalon cool de la culture américaine porté par nos responsables et élu(e)s, n’a pas failli à la règle des commentaires genrés.

Ainsi, c’est Nadine Morano qui critique le jean qu’a osé porter Cécile Duflot, ministre de l’Égalité des territoires et du Logement, pour assister à son premier conseil des ministres, le 17 mai 2012 : « Je trouve que quand on représente les Français, il faut faire la différence entre la dilettante du week-end et la tenue du Conseil des ministres ». La gauche -et ici la gauche écologiste- s’attirait les foudres de la droite la plus réactionnaire. Nicolas Domenach, chroniqueur politique, charge même la ministre de la responsabilité de toute « l’élégance française » et tweete : « Je ne pense pas que l’industrie française de la mode, ni les petites mains, s’en moquent ! ».

Pourtant, ce n’est pas une femme qui a fait entrer le jean dans les palais de la République et, encore plus étonnant, ce n’est pas la gauche non plus !

Il faut retourner à l’Assemblée nationale, lors de la séance du 10 juillet 2004 consacré à l’assurance-maladie, soit huit ans avant l’épisode de Cécile Duflot. Hervé Morin, député du Nouveau centre, demande la parole pour un « rappel au règlement », développe une question de procédure puis aborde la question de la tenue vestimentaire de son collègue de l’Union pour un mouvement populaire, Claude Goasguen : « Par ailleurs, Monsieur le Président, j’ai une question à vous poser : quelles sont les tenues vestimentaires que l’on peut accepter au sein de l’Assemblée ? Tout à l’heure un de nos collègues est venu en jean (…). Je sais bien que nous sommes le 10 juillet, période de départs en vacances pour nos compatriotes. Pouvons-nous pour autant revêtir des habits aussi décontractés ? ». Puis, celui qui, quelques années plus tard, le 22 janvier 2012, affirmera : « Moi qui ai vu en Normandie le débarquement des alliés » bien qu’il soit né en 1961, invoque l’histoire : « Dans ce lieu où s’inscrit l’histoire, j’aimerais savoir si l’on admet désormais des tenues conformes à celles que nous avons connues jusqu’ici ? ». Jean-Louis Debré, Président de la séance, accorde cinq minutes de suspension et reconnaît : « Cela dit, je suis absolument désolé, mais je ne suis pas un expert en tenues vestimentaires ! ».

Résultat : il est désormais possible de porter un jean dans l’hémicycle, mais il faut que ce jean soit correct, par exemple ni délavé, ni déchiré. Et ce sont les huissiers qui ont la délicate mission d’apprécier l’état dudit jean. Mais il faut noter une totale absence de polémique publique en 2004, il n’en sera pas de même huit ans plus tard. Même si Sud-Ouest avait qualifié l’affaire du jean de Cécile Duflot comme « la polémique dérisoire du jour » (18 mai 2012), il y eut bien polémique parce que des ex-ministres de droite l’ont médiatisée. Pour la droite, de Claude Goasguen à Cécile Duflot, seules les tenues vestimentaires des femmes méritent donc de faire le buzz.

Marc Gauchée

Publicités
Cet article, publié dans Crisis ? What crisis ?, L'Envers du décor, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s