Le Prêtre anachronique


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Récemment, ce blog signalait l’article de Jean-Michel Saussois, professeur en sociologie, saluant « Ces artistes qui savent sentir le grisou ». Avec La Messe est finie (1985), Nanni Moretti a su sentir le grisou de la crise des vocations de l’Église catholique. En 2016, le diagnostic du Parisien est sans appel : « Le nombre de prêtres en France a presque été divisé par deux en vingt ans, passant de 29 000 à 15 000 aujourd’hui. Près de la moitié (7 000) est âgée de plus de 75 ans. Environ 800 meurent par an. La relève est loin d’être assurée » (26 juin 2016).

Car La Messe est finie de Nanni Moretti raconte un échec, celui d’un jeune prêtre pourtant plein de bonne volonté qui se lasse d’entendre les plaintes de ses contemporains. Giulio (Nanni Moretti) est ainsi pris entre sa sœur (Enrica Maria Modugno) concubine par intermittence qui avorte ; son père (Ferruccio De Ceresa) qui quitte le foyer pour vivre avec une jeunette ; son voisin et ex-prêtre maintenant marié qui coule le parfait bonheur en famille (Eugenio Masciari) et beaucoup d’autres envahissant avec leurs soucis. Face à cette avalanche, Giulio est démuni, inutile, anachronique.

C’est l’époque qui veut ça. Alors il monte le son -au sens propre- pour couvrir les récits qui dérangent. Quand il constate, angoissé, que ses parents vieillissent, il danse avec sa sœur. Quand sa sœur lui lit une lettre où leur père parle avec passion de sa nouvelle conquête, il met la radio. Quand son voisin lui décrit les premiers émois sexuels de son garçonnet, il fait vrombir les voitures de course d’un circuit miniature. Ne rien entendre qui dérange, qui puisse remettre en cause ses choix, résister, tenir bon.

Puisque c’est l’époque qui veut ça. Une époque faite d’individus occupés à plein temps et isolément par leur « malaise », autocentrés ou nombrilo-attentifs. La crise d’impuissance de Giulio est résolue quand il abandonne toute velléité de faire le bien autour de lui, quand il ne pense – enfin- qu’à lui, comme les autres. Les deux sermons qui encadrent La Messe est finie marquent ce parcours, cet propension à se couler dans l’air du temps. Au début, Giulio, devant une assemblée de fidèles attentifs, parle de fidélité, d’éducation des enfants et de parole divine. À la fin, Giulio fait un sermon personnalisé, il se livre, parle de ses souvenirs d’enfants, de sa mère morte et ne retrouve plus la page de l’Évangile qu’il voulait lire… puis la musique, désormais seul vecteur émotionnel capable de fédérer les hommes, démarre et les fidèles dansent dans l’église. Quand la musique est bonne, Let’s Dance ! et, du coup, Ita Missa est.

Marc Gauchée

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2 commentaires pour Le Prêtre anachronique

  1. isabelle louviot dit :

    A propos du nombrilisme de l’époque. Je n’ai pas revu récemment « La messe est finie ». Je réagis donc à l’article et à ce qu’il dit du film. On peut voir le prêtre rentrer dans son époque comme on rentre dans le rang. On peut aussi voir le deuxième sermon autocentré comme une nécessité énoncée par N. Moretti. Etre au monde (et tenter d’agir sur lui) suppose d’être suffisamment centré (se connaître, ne pas être complètement dupe de ses impulsions). C’est le « Connais-toi toi même » revendiqué par Socrate et la piste ouverte par la psychanalyse. Agir sur le monde, y compris pour son « bien » quand soi-même on part en claudiquant, incertain de ses richesses et de ses manques, est voué à l’échec. C’est peut-être ce que dit Moretti.

  2. Marc Gauchée dit :

    Ce que tu dis est juste, mais, avec un bémol.
    Le « nouveau » prêtre ne tente plus d’agir sur le monde. C’est pourquoi je crois que Nanni Moretti dresse le portrait, certes touchant et humain, d’un être qui se connait mieux (ce que tu écris), mais il dresse aussi le portrait désespéré de l’impasse d’un prêtre qui, se connaissant mieux, doit renoncer à son sacerdoce. Nanni Moretti annonce avec clairvoyance la fin des vocations religieuses dans un Occident submergé par les individus.

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