[La Scène qui déchire] Le lancer de culotte dans « Fred » de Pierre Jolivet


La série [La Scène qui déchire] parle des scènes insolites, incroyables, incongrues, improbables, des scènes qui font tâche, qui tombent parfois comme un cheveu sur la soupe ou qui osent des trucs qu’on n’a pas l’habitude de voir ailleurs… Si vous vous rappelez d’une de ces scènes, n’hésitez pas à les signaler dans les commentaires, je me ferais un plaisir d’en rendre compte prochainement.

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Lisa, une jeune et jolie femme, interprétée par Clotilde Courau en robe estivale, enlève sa culotte sur le pas de sa porte avant de partir au turbin et la jette à son mari qui la regardait amoureusement depuis la fenêtre du premier étage de leur pavillon. C’est un beau geste. Ne serait-ce que parce qu’elle réussit à la lancer du premier coup, ce qui, avec une culotte de femme bien plus légère que les lourds slips kangourou masculins, est un exploit.

Quand, en plus, on pense que Fred, son mari joué par Vincent Lindon, garde la maison parce qu’il est sans emploi et qu’il ira à l’école chercher le gosse qui n’est même pas le sien, on admet que le geste est charitable. Quand, ensuite, on sait que la scène se passe dans un lotissement pavillonnaire de banlieue où quasiment tout le monde est au chômage et n’a rien d’autre à faire qu’épier le voisin, on se dit que le geste est humanitaire, même si Lisa a vérifié que personne ne regardait. Quand enfin, on apprend que la jeune et jolie femme en question est secrétaire dans un laboratoire d’analyses médicales où un collègue la colle d’un peu près, on reconnaît que le geste frôle l’abnégation.

« Je voulais montrer des gens simples, des gens auxquels il n’arrive jamais rien de spectaculaire, et dont on croit, parce qu’ils ont le souci permanent du quotidien, qu’ils n’ont d’idées sur rien » a déclaré Pierre Jolivet, réalisateur de Fred (Le Nouvel observateur, 6 mars 1997). Les critiques (masculines) ont d’ailleurs toutes salué la dimension sociale du film : « « En quelques scènes rapides mais précises, Jolivet plante un très convaincant décor de banlieue anonyme, à la lisière du prolétariat et de la (toute) petite bourgeoisie »  (Serge Kaganski, lesinrocks.com, 30 novembre 1996). « Ils rament dur mais ils s’aiment dur aussi, au propre comme au figuré puisqu’il est confirmé que Fred éprouve pour Lisa une trique pérenne et qu’elle apprécie beaucoup en retour cet hommage qui ne ment pas. C’est aussi à ce genre de détails qui n’en sont pas que se jauge l’humanité d’un film : entre autres bons signes, la façon qu’à Jolivet de nous faufiler dans l’intimité amoureuse de Fred et Lisa est des plus réussies.» (Olivier Séguret, next.liberation.fr, 15 mars 1997). Beaucoup de spectateurs vont donc rêver de ces « gens simples », de cette « (toute) petite bourgeoisie » et de ce « genre de détails »  et, surtout, regretter amèrement de n’avoir vécu qu’avec des femmes si sophistiquées qu’elles n’enlèvent leurs sous-vêtements que le soir après le travail.

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La scène du lancer de culotte tire le personnage de Lisa vers la caricature. Non parce que chacune de ses apparitions tourne à la scène plus ou moins torride, mais parce qu’elle est la seule à se placer dans la veine du cliché masculin classique alors que tous les autres personnages font plutôt dans le registre populaire et social. Ainsi Fred est un ex-syndicaliste grutier au chômage. Il porte les cheveux longs, des pattes, une moustache et un t-shirt qui ne cherche pas à dissimuler un ventre à bières. Son pote au destin malheureux et au chômage aussi, ne quitte pas son survêtement. C’est peut-être parce que les mecs sont des mecs qui se battent, boivent et baisent que le réalisateur s’est senti obligé d’imaginer le geste d’une femme à travers leurs yeux et calqué sur leurs désirs. La scène est d’autant dommage que Lisa a une existence sociale, un travail, un enfant, un amoureux et une maison.

Dans l’univers volontairement réaliste (et réussi) de Fred, fait de banlieues, de bistros, de ratages, de coups foireux et d’arnaques minables, de copains, de racistes et d’autres non, la tentative de film social s’arrête à l’héroïne. Il faudra donc attendre encore pour que les personnages féminins soient plus épais que le coton de leur culotte.

Marc Gauchée

 

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