Daenerys est-elle machiavélique ?


machiavel

Dans l’esprit de chacun, l’adjectif « machiavélique » est chargé de négativité et associé au cynisme et à l’égoïsme, défauts que l’on retrouve dans les deux grands conseillers de la série Game of Thrones que sont Lord Varys (Conleth Hill) et Littlefinger (Aidan Gillen) : le premier est douteux mais agit pour le bien du royaume, c’est un vrai machiavélique, alors que le second n’est mû que par son intérêt personnel, il est machiavélique selon le sens commun de cynique et égoïste (Ruben Herrero de Castro, Les Leçons politiques de Game of Thrones, sous la direction de Pablo Iglesias, Post-éditions, 2015) : « I want everything. » répète-t-il plusieurs fois au fil des épisodes.

Néanmoins, cette définition du machiavélisme est faussée. Ne l’oublions pas, Machiavel a été fonctionnaire, il a travaillé à la Seconde chancellerie à Florence, il a connu le milieu de la politique, il était diplomate et voyageait, en France, en Italie, pour étudier et améliorer les relations entre États, entre Florence et ses ennemis. Le but de Machiavel, quand il écrit Le Prince, c’est d’en mettre plein la vue à Laurent de Médicis pour être réembauché. Il veut montrer qu’il s’y connaît, qu’il sait s’y prendre, qu’il a vu et observé et qu’il peut conseiller. Dans Le Prince, il part de son expérience et propose une analyse des actions des seigneurs afin de définir ce qui a marché et ce qui a raté tout au long des règnes de grands hommes historiques ou contemporains.

Livre en main, on se propose ici de relire la centaine de pages que constitue la principale et plus célèbre œuvre de l’Italien et d’analyser l’évolution des stratégies développées par Daenerys Targaryen (Emilia Clarke), personnage de Game of Thrones, à la lueur de ce que Machiavel a écrit. Notre choix se porte sur Daenerys, car elle est une princesse idéaliste au début de la série et est motivée, devenue reine, par la volonté de changer le monde. C’est donc un personnage qui dispose d’un programme politique et d’une force considérable puisqu’elle est aussi la « mère des dragons ».

La géographie et le contexte des Sept Royaumes, c’est tout comme la géopolitique de l’Italie du xvème siècle, où on retrouve King’s Landing dans la ville de Florence : tout le monde se fait la guerre, on tremble au bruit des sabots des chevaux des soldats qui annoncent le prochain pillage, les rois sont constamment sur le qui-vive et les grands seigneurs oscillent entre exil et repossession de leurs territoires. Les familles des Lannister, des Targaryen et des Stark sont un peu comme l’Italie, la France et l’Espagne qui s’allient et se montent les unes contre les autres. Les Médicis sont chassés de Florence à la fin du xvème siècle et l’Espagne et la France leur rendent la possession de la ville en 1512, un peu comme Jaime Lannister (Nikolaj Coster-Waldau) trahit son roi Targaryen pour installer un Baratheon sur le trône.

Si Daenerys vivait dans l’univers de Machiavel, aurait-elle été reine ? Non, impossible de penser qu’une femme ait autant de pouvoir dans l’Italie du xvème siècle. Mais, admettons, l’idée est de faire des parallèles entre le texte machiavélien et la série afin de savoir si ce personnage aurait été une bonne dirigeante.

Dans les chapitres iv et v du Prince, Machiavel explique que certains princes arrivent, en partant de rien, à acquérir soldats, armes puis territoires. Une fois leur règne fondé, ils se confrontent aux fondamentaux des coutumes et mœurs du territoire qu’ils dirigent désormais : « Mais quand on acquiert des États dans un pays différent de langue, de coutumes et d’institutions, c’est là qu’il y a des difficultés et c’est là qu’il faut, pour les garder, avoir grand bonheur et grande habileté » (chapitre iii).

Deux choix sont possibles alors : abolir les coutumes que le prince juge mauvaises afin d’améliorer le niveau de vie de ses sujets ou les conserver. En premier lieu, on optera pour la réponse A, la première possibilité, tout comme Daenerys : on s’est fait respecter en bravant le feu de manière tout à fait banale et non factice, on a formé une armée de plusieurs milliers d’eunuques insensibles et fidèles, on a conquis Astapor et abolit l’esclavage, et c’est dans ce dernier geste que réside l’erreur. Les opposants sont toujours présents et de plus en plus nombreux. Les chefs de famille, les seigneurs, font entendre leurs voix et réclament la remise en place de la coutume et des traditions, c’est-à-dire l’autorisation des jeux d’arènes. Exactement ce que Machiavel a prôné ! Non, on ne supprime pas les coutumes, car les coutumes sont tellement ancrées que les supprimer, même pour libérer les sujets d’un joug et d’une souffrance dont ils n’ont pas conscience, c’est se les mettre à dos : « Dans un tel État, la rébellion est sans cesse excitée par le nom de la liberté et par le souvenir des anciennes institutions, que ne peuvent jamais effacer de sa mémoire ni la longueur du temps ni les bienfaits d’un nouveau maître » (chapitre vi).

Daenerys se laisse convaincre et accepte la commercialisation d’esclaves combattants et les spectacles meurtriers, malgré son dégoût pour la violence. Dans l’épisode 9 de la saison 5, on voit la foule en délire dans les tribunes. La mise en scène nous rappelle les jeux antiques : une scène circulaire comme les arènes romaines, des gladiateurs revisités, achetés, dont le sort -la survie ou l’assassinat- enrichiront ou endetteront les parieurs selon l’exactitude ou la fausseté de leurs prédictions, et la figure d’un empereur à la Titus incarné dans les traits féminins d’Emilia Clarke coordonnant le jeu au centre d’une estrade surexposée. La scène tourne alors (encore plus) au carnage : les Fils de la Harpie tentent le coup d’État, ils échouent suite à l’intervention aussi inattendue que bienvenue des dragons et la ville, mise à feu et à sang, après une série de combats, est toujours entre les mains de notre reine, ou plutôt de ses conseillers puisqu’elle a décidé de prendre l’air et de faire une balade à dos de reptile pyromane géant. Quelle leçon en tirer ? Daenerys aurait-elle dû respecter les coutumes dès son arrivée à Astapor ? La tradition est-elle synonyme d’identité du territoire, et si oui, un nouveau roi doit-il accepter cette identité au risque de se voir contesté par ses sujets ou doit-il la refaire afin de s’imposer lui-même comme unique visage du royaume ?

Agir trop tard, c’est aussi le problème de la non reconnaissance de l’opportunité exprimée par Machiavel : un bon prince sait saisir « l’occasion » : « Et à examiner leurs actions et leur vie, on ne voit pas que la chance leur ait rien apporté, que l’occasion ; laquelle leur donna une matière où ils pussent introduire telle forme qui leur parut bonne : et sans cette occasion, les vertus de leur esprit se seraient éteintes ; et sans ces vertus, c‘est en vain que serait venue l’occasion » (chapitre vi). Daenerys ne sait pas saisir l’occasion, elle refuse d’écouter ses conseillers qui lui recommandent de répondre par l’affirmative aux demandes des seigneurs de la ville puis s’y résigne. Trop tard apparemment. Cette façon d’agir aurait sans doute été critiquée par Machiavel qui accorde beaucoup d’importance aux conseillers, disant d’une part que le prince se doit de bien les choisir : « Ce n’est pas chose de peu d’importance pour un prince que le choix des ministres, lesquels sont bons ou non selon la sagesse du prince »(Chapitre xxii).Et, d’une autre, précisant et soulignant le pouvoir du seigneur, seul autorisé à prendre une décision, et non pas les conseillers :« il doit les interroger sur toute chose et entendre leurs opinions, puis décider par lui-même à sa guise » (chapitre xxii). Daenerys, si elle sait s’entourer -le public entier aura exprimé son approbation au moment où elle accepte la présence de Tyrion (Peter Dinklage) à ses côtés- alterne entre refus total d’écouter ses conseillers et prises de décision spontanées et irrévocables. Non-respect des traditions, non-confiance en ses conseillers, non-reconnaissance des opportunités à saisir, il semble que le seul point fort de Daenerys soit, en fait, réellement, sa force et sa violence incarnées dans les trois dragons terrifiants et maléfiques. Étonnant, pour une reine qui refuse la barbarie et l’esclavage, de devoir en finir par le recours au feu et à la mort !

Les stratégies politiques de l’héritière targaryenne adoptent le sens inverse aux directives de Machiavel. Pourtant elle compile les principales qualités de tout héros américain, la bonté et la force, au point que certains ne lui reconnaissent aucune qualité machiavélique : « je lui trouve un air niais de princesse Disney avec ses bébés dragons et son attirance pour les hommes forts avec des tresses ; le mauvais goût sadien qui la caractérise, auquel s’ajoute la magie, l’exotisme et la violence environnante, en font juste un mauvais personnage de comics » (Santiago Alba Rico in op. cit.). La série nous la présente quand même comme la plus à même à posséder et gouverner les Sept couronnes. La fin sera-t-elle fidèle, encore et toujours, à l’idéologie états-unienne qui veut que le bon triomphe inconditionnellement contre les méchants ? La prochaine saison nous rendra peut-être raison.

Lou Freda

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Un commentaire pour Daenerys est-elle machiavélique ?

  1. QuentinRoux dit :

    Très intéressant ! Mélanger philosophie politique et Game of Thrones, c’est extra !

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