Sage femme… et réciproquement


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D’un côté, il y a Claire (Catherine Frot), mère célibataire d’un grand garçon qui vient de quitter la maison et surtout sage-femme de son métier. Martin Provost, le réalisateur, dit d’elle que « C’est une femme engagée qui vit pour les autres ». Et Catherine Frot ne dément pas : « [Claire] a mis sa vie entre parenthèses pour mieux se consacrer aux autres avec une bonté et un dévouement incroyables ». De l’autre côté, il y a Béatrice (Catherine Deneuve), ex-maîtresse du père de Claire et qui mène une vie de patachon. Le film est leur rencontre et leur transformation au contact de l’autre.

sage-femme

Alors Sage femme serait une nouvelle version de La cigale et la fourmi (Jean de la fontaine, 1668) ou une version féminine de la rencontre des contraires à la Bienvenue chez les ch’tis ? (de Dany Boon, 2008), une égoïste rencontre une altruiste et il en sort une synthèse plus humaine et plus sympathique ? Certes il est possible de voir ce film ainsi et ce serait déjà réussi. Mais il est beaucoup plus intéressant de voir ce beau film comme l’apprentissage de la nécessité du rapport aux autres et comme une critique de ce qui fonde la société néolibérale. Je m’explique.

Claire par sa stricte abnégation et Béatrice par son égoïsme permanent croient finalement pouvoir se passer des autres pour construire leur propre vie : Claire aide mais ne demande jamais rien, Béatrice prend mais ne donne jamais rien. Elles croient qu’il est possible de vivre sans attache, elles sont bien dans l’air du temps qui fait de l’autosuffisance et de l’autonomie un idéal moral et qui peint la dépendance envers les autres comme une faiblesse ou une vulnérabilité. L’originalité est de montrer que cette idéologie de l’autosuffisance pour soi peut s’exprimer dans le don aux autres comme dans l’indifférence aux autres, c’est à dire quel que soit son mode de relation avec les autres. Et le film de Martin Provost raconte comment ces deux femmes vont passer de la dépendance perçue négativement car assimilée à un manque, à la dépendance perçue comme un lien. Comme l’écrit Judith Butler (dans Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Fayard, 2016) : « Si je dois mener une vie bonne, ce sera une vie vécue avec d’autres, une vie qui ne peut pas être une vie sans les autres ; je ne perdrais pas ce que je suis : celui que je suis sera transformé par mes connexions avec les autres, car ma dépendance à l’égard d’autrui et le fait que d’autres dépendent de moi sont nécessaires pour vivre et pour vivre bien ». Le dénouement de Sage femme n’est pas une synthèse de comédie entre la cigale et la fourmi, c’est un nouveau rapport aux autres, une nouvelle façon de vivre qui commence.

Marc Gauchée

(Les citations de Catherine Frot et Martin Provost sont extraites du dossier de presse)

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Un commentaire pour Sage femme… et réciproquement

  1. Ou l’on se souvient qu’altruisme et altération ont la même origine étymologique.

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