[Pré-générique] « En quatrième vitesse » et le suspense d’abord


Le film de Robert Aldrich (1955) s’ouvre avec un plan sur les jambes d’une femme qui court, pieds nus, sur une route (1). C’est Christina (Cloris Leachman). Seuls sons audibles : sa respiration et ses pas sur la route. On découvre son visage (2), en alternance avec des plans sur ses jambes courant. Elle regarde passer une 1ère voiture qui ne s’arrête pas. Elle fait signe en vain à une 2ème (3) : « Arrêtez, je vous en prie ». Puis, elle se met en travers de la route (4) obligeant Mike Hammer (Ralph Meeker) à freiner en faisant un dérapage. Sa voiture ne redémarre pas tout de suite quand Christina s’approche haletante et sans un mot, Mike lui dit : « Un peu plus j’y passais ! Eh bien ? Montez ! » (5).

en4evitesse1

La voix de l’autoradio se fait entendre : « Mes chers auditeurs, vous allez entendre le nouveau disque de Nat King Cole ». Mais la musique de la radio s’efface au profit d’une musique dramatique. Enfin, quand Mike finit par redémarrer avec Christina à son bord, le générique commence (6) alors que le blues promis de Nat King Cole commence.

en4evitesse2

Le pré-générique n’a duré qu’une minute quarante secondes et il a répondu aux règles hollywoodiennes concernant le 1er acte de la dramaturgie (Yves Lavandier, La Dramaturgie, éditions Le Clown et l’Enfant, 1997)… enfin à une partie seulement de ces règles.

La première de ces règles est de ne faire intervenir le hasard qu’au tout début d’un film, soit avant même que l’objectif du protagoniste soit connu. Le hasard, ici, prend la forme de cette rencontre incongrue. Même si le spectateur ne sait pas pourquoi Mike est sur cette route (et ne le saura pas), il accepte ce bienheureux hasard. À toute autre endroit du récit, cela aurait fait « Deus ex Machina » et aurait donc senti l’intervention directe du scénariste !

La seconde de ces règles est de créer le suspense, de capter l’attention du spectateur dès la première scène. Et là, beaucoup d’éléments intriguent : la nuit, la route en rase campagne, la femme qui court pieds nus, les seuls sons de sa respiration et de sa course, l’irruption d’une musique dramatique, le silence de la femme dû à son essoufflement ou à sa peur et, du coup, l’absence d’explication. Enfin, dernière bizarrerie, le générique qui défile à l’envers, par le haut de l’écran.

En revanche, les autres règles de la présentation n’interviennent qu’après ce pré-générique. C’est ainsi que la voiture de Mike est rattrapée par les poursuivants de Christina provoquant un accident. Cet accident constitue un second incident déclencheur aboutissant à l’identification du protagoniste : Mike (puisque Christina est morte dans l’accident). Le choix de son objectif (comprendre qui était Christina, ce qu’elle fuyait et quels sont ses meurtriers) intervient encore plus tard, une fois que son ami, le lieutenant Pat Murphy (Wesley Addy), ait justement attiré son attention sur cette affaire en recommandant de la laisser tomber !

Le pré-générique sert donc avant tout à distiller une atmosphère de mystère, de défaut d’explication et place d’emblée le film dans un registre plus esthétique que narratif (d’ailleurs rien ne sera vraiment dit explicitement sur le contenu de la « boîte » si convoitée). Ce qui explique peut-être aussi pourquoi il ne connut pas de succès aux États-Unis mais fut plus soutenu par les critiques françaises.

Marc Gauchée

Publicités
Cet article, publié dans L'Envers du décor, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s