La Femme qui crie


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Bien avant que les professions de caissière ou de coiffeuse incarnent les femmes populaires au cinéma, des ouvrières apparaissaient quelquefois sur les écrans français. L’héroïne de Reprise d’Hervé Le Rux (1996) est Jocelyne, une ouvrière de Wonder. La réussite de ce film tient d’abord au mélange de deux genres, romanesque et documentaire, dramatique et historique, pour raconter la fin du « joli mois de mai » quand tous les appareils institutionnels et étatiques ont sifflé la fin de la récréation et enterré la révolution.

Jocelyne et moi

Le film d’Hervé Le Roux serait ainsi la version ouvrière de Roger et moi de Michael Moore (1990). Le réalisateur américain faisait alors la chasse au patron de la General Motors pour lui extorquer une explication sur les fermetures d’usines. Mais il parvient à retrouver le patron, Roger Smith, alors qu’Hervé Le Roux ne retrouve pas Jocelyne, l’ouvrière révoltée de Wonder. En effet, le point de départ de Reprise est un court-métrage intitulé : La Reprise du travail aux usines Wonder, filmé par deux étudiants de cinéma le 10 juin 1968 à Saint-Ouen. Jocelyne, jeune ouvrière, crie sa révolte et refuse de rentrer dans l’usine, de reprendre le travail alors que des délégués de la Confédération générale du travail (CGT) l’incitent à « terminer la grève » et parlent de « premiers succès ». Hervé Le Roux est séduit par cette ouvrière et mène une enquête pour la retrouver et lui redonner la parole.

La dimension romanesque est évidente. Outre la quête obsessionnelle du réalisateur pour une femme, trente ans après les « événements ». Personne ne peut s’empêcher de penser à un personnage de la Nouvelle vague, à Anna Karina pour la ressemblance ou à Jean Seberg pour les « dégueulasse ! » rappelant A bout de souffle de Jean-Luc Godard (1960). Hervé Le Roux, lui-même, se retrouve comme Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud) dans L’Amour en fuite de François Truffaut (1979) cherchant une femme à partir d’une photographie.

La femme immortalisée par le film et qui reste inconnue, ressemble plus à une jeune héroïne de fiction qu’à une ouvrière bien réelle auprès de qui Hervé Le Roux enquête, dans son jardin de banlieue. Il est d’ailleurs significatif que, dans une démarche similaire pour Retour sur images  (Grasset-Le Monde, 1997), Annick Cojean ait réussi, elle, à retrouver une autre jeune femme symbole de 1968. Il s’agit de celle qui figure sur le fameux cliché juchée sur les épaules d’un copain et qui brandit un drapeau vietnamien au milieu d’une manifestation à la Bastille. La démythification du cliché est rude : cette « révolutionnaire » est Caroline de Bendern, issue de la noblesse, alors mannequin et anglaise. Elle a été déshéritée pour s’être affichée ainsi en « égérie de la révolution » et vient d’intenter un procès à l’agence Gamma pour préjudice moral… juste avant que la photographie la représentant ne tombe dans le domaine public.

La force de Reprise tient également dans les échos que ce film répercute jusqu’à notre présent. Bien sûr, il a valeur de témoignage sur la condition ouvrière féminine de 1968. La femme hurle contre la « charbonnerie », « l’atelier du noir » où les ouvrières remplissaient les piles avec une poudre fine et salissante, encadrées par la redoutable Madame Campin. Elle crie contre cette « taule dégueulasse » sans chaise, ni savon, ni douche où l’on n’a « même pas le droit d’aller aux chiottes », elle dénonce la hiérarchie de l’entreprise où les femmes n’occupent que des postes d’ouvrière spécialisée (OS) non qualifiés, interchangeables et rudes.

Une « Gâche-métier »

Mais, au-delà de 1968, la femme incarne toujours la révolte contre tous ceux qui veulent en terminer avec des revendications risquant de changer radicalement le système économique et de remettre en cause le pouvoir patronal. Elle incarne les luttes et les conflits sociaux que les syndicats préfèrent oublier, les uns pour rêver de co-gestion, les autres par cauchemar de « dérive gauchiste » (les Communistes ont dénoncé Jocelyne comme une actrice à la solde d’une provocation gauchiste alors qu’elle était la seule à ne pas être, le 10 juin 1968, en service commandé !).

La femme qui refuse les « premiers succès », est peut-être aussi représentative de ces salariés qui vont s’éloigner du militantisme syndical parce qu’ils refusent la politique des « petits pas », la culture de la réforme et de la responsabilisation dans un pays où le patronat n’a pourtant jamais brillé par son ouverture sociale. Autant d’interpellations qui donnent toute son actualité à Reprise et n’en font pas seulement un film historique sur le lâchage de la révolution par les organisations syndicales et patronales. Hervé Le Roux ne joue pas un remake d’à la recherche du social perdu, au moment où sortait son film, il rétablissait plutôt le lien avec l’Ille-et-Vilaine où, en juin 1997, une ouvrière de l’entreprise Rupin s’est pendue près de son poste de travail parce qu’elle ne supportait plus les tracasseries de son chef d’atelier promoteur d’une « démarche qualité ». Jusque dans le Morbihan où les ouvrières de la société Maryflo avaient fait grève pendant 5 semaines en janvier 1997 pour obtenir le renvoi d’un directeur terroriste. Jusque dans le Finistère, en 1995, où l’entreprise Bigard, citée dans le film, voulait rétablir des pauses-pipi à heures fixes. Reprise rappelle que, pendant la crise, « le combat continue ». Certes, on peut voir la femme qui crie comme celle qui a l’ultime mérite de replacer la gauche sur son terrain, c’est-à-dire pas à la marge des combats, mais dans les entreprises et les bureaux pour exiger la justice sociale.

On peut enfin voir cette femme qui crie comme une de ces « faiseuses d’histoire » repérées par Vinciane Despret et Isabelle Stengers (Les Faiseuses d’histoires. Que font les femmes à la pensée ?, La Découverte, 2011), Jocelyne refuse son assignation, elle est de celles qui refusent le « il faut bien » masculin, de celles qui refusent de se soumettre « avec dignité ». En 1887, Georgette Thomas a été condamnée à mort avec son mari pour l’assassinat de sa mère. Elle cria et se débattit tellement, alors qu’on la menait à l’échafaud, que le bourreau demanda, ensuite, au président de la République de gracier systématiquement les femmes… ces « gâches-métiers ».

Marc Gauchée

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2 commentaires pour La Femme qui crie

  1. ysalouviot dit :

    J’aime et je partage (pas seulement sur fb) !

  2. Marc Gauchée dit :

    Merci!

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