[Comme un écho] « La Goulve » et « Draguse » : possessions à la française (2/2)


Mario Mercier a réalisé La Goulve en 1972 et Patrice Rhomm a réalisé Draguse en 1975. Ces deux films racontent comment des créatures féminines prennent possession des êtres humains. Ce sont, tous les deux, des films fantastiques et érotiques et, autre point commun, ils mettent en scène des femmes surnaturelles…

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Deux femmes surnaturelles

Les « femmes qui possèdent » sont au-delà des sorcières, elles sont de véritables êtres surnaturels.

« Associant les termes goule, louve et vulve, le titre est déjà un fascinant amalgame de mythologies intemporelles » note Edgar Baltzer (Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques, sous la direction de Bier Christophe, Serious Publishing, 2011). La façon dont les deux hommes qui en seront victimes, font connaissance avec elles est significative de leur caractère surnaturel.

Raymond (Hervé Hendrickx) découvre La Goulve (Marie-Ange Saint-Clair) par un portrait que possède le sorcier Axel (Wilfrid Chetteoui). Elle apparaît comme « la dame aux serpents » puisque sa chevelure en est ornée. Le sorcier Axel met en garde Raymond : « C’est une créature d’un autre monde », elle peut être méchante « pour ceux qui voudraient l’utiliser à de mauvaises fins sinon, c’est une bonne gardienne ». En voix off après sa mort, Axel prévient encore le jeune homme : la Goulve doit le protéger et le guider, elle doit être nourrie de fluides et de bonnes pensées « et ne sois jamais tenté d’en faire une servante, car elle t’enchaînerait à ses instincts ». Le voilà prévenu du pouvoir de la Goulve.

David (Olivier Mathot) découvre Draguse (Monica Swinn) dans ses rêves, elle lui apparaît dans une maison, dansant langoureusement en soulevant sa nuisette, sans culotte, dévoilant les poils de son pubis, puis assise dans un fauteuil, elle se caresse, complètement nue, elle finit par s’introduire un fémur dans le vagin. Le voilà prévenu du lien de Draguse avec la mort.

Mais deux types de fantastique

Si la voix off des héros masculins est utilisée dans La Goulve comme dans Draguse, les deux films présentent des fantastiques très différents.

Mario Mercier ancre La Goulve dans la ruralité, les arbres, les rochers et les villages. Il fait ce qu’il appelle « une sorte de sorcellerie de la France profonde » (Culturopoing.com, 12 octobre 2009) et tout le film se passe très près de la nature, dans un village perdu au milieu de la campagne, dans une forêt et au bord d’un lac. Mario Mercier évoluera d’ailleurs par la suite vers le chamanisme et la médiation entre les humains et les esprits de la nature. S’inscrivant dans la tradition expressionnisme, il confirme que « toute écriture filmique doit privilégier l’ambiance » (ibid.). La musique omniprésente et obsédante de Guy Boulanger et Jean-François Gaël participe à cette « ambiance » pour, selon le réalisateur, « dépasser les trois dimensions » (Cinémathèque française, 6 avril 2012).

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Au contraire, le fantastique dans Draguse est cérébral, onirique et confiné dans l’intérieur de la maison hantée par Draguse, avec ses phénomènes inexplicables et ses bruits bizarres. Dans tout le film, l’enfermement domine : pour écrire en paix, David loue la maison qu’il voit en rêve !

Deux hommes opposés pour un destin commun

Raymond ne suit pas les conseils de prudence du sorcier Axel et invoque la Goulve, « fille du monde d’Asia, déesse verte » pour conquérir Agnès (Maïka Simon) puis sa cousine Nadine (Anne Varèze). La Goulve prend bientôt possession de tous ce petit monde : le visage de la Goulve se substitue d’abord à ceux des protagonistes, puis les corps échappent à tout contrôle donnant lieu à des scènes dénudées, la conscience de la possession amène certains à se suicider. Agnès, bientôt possédée, admet sa défaite devant Constant : « Elle est en toi, en moi, elle est partout ».

David, historien, avait affirmé, péremptoire : « Je ne crois pas au surnaturel » et se moquait de la femme qu’il avait vu en rêve : « Une illuminée qui joue les Nostradamus », « Cette magicienne à la manque » sans comprendre qu’il est en train d’être possédé… et manipulé par Draguse. Car le voilà qui loue la maison de son rêve pour être sûr de trouver l’inspiration et parvenir à écrire ces romans « très érotiques » que lui réclame son éditeur. Quand il fait venir une prostituée, Sonia (Sylvia Bourdon), pour qu’elle raconte sa vie, un geste de Draguse suffit pour qu’il se dirige vers Sonia alors qu’elle se caresse et lui faire l’amour et constater, après : « Je me demande ce qui m’a pris, j’ai agi dans un état second ». Il ne comprend pas non plus que la « secrétaire » soi-disant envoyée par son éditeur est, en fait, Draguse.

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Le destin de Raymond et de David est tout aussi funeste. Raymond meurt lorsque brûle le portrait de la Goulve. Et David est drogué par Draguse quand il comprend enfin la vraie identité de cette « secrétaire » si inspirée. Il se retrouve alors tétanisé au lit… son « infirmière » est Draguse et il est condamné à la regarder : « Mon corps sera ta prison pour l’éternité ».

À l’issue de ces deux films de possession, voilà les hommes liquidés par les femmes. L’un est mort, l’autre n’a plus qu’une vie contemplative. Le premier pour avoir invoqué et libéré le pouvoir d’une femme sans avoir les moyens de le maîtriser, le second pour ne pas avoir cru au pouvoir d’une femme et s’être progressivement installé dans la dépendance à son égard. Mauvaise nouvelle, les rôles sont désormais inversés, alimentant, alors que le Mouvement de libération des femmes (MLF) s’organise, toutes les peurs masculinistes naissantes sur ces femmes émancipées, hier par le travail, aujourd’hui par le sexe et -fantasme ancestral- par la sorcellerie et le surnaturel. Mais l’autre mauvaise nouvelle véhiculée par ces deux films est que les femmes domineraient les hommes de la même façon que les hommes ont dominé les femmes. En les tenant à leur merci.

Joe Gillis

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