La Fessée : de la punition au plaisir ? (2/2)


Le 26 janvier 2017, le Conseil constitutionnel a censuré l’article interdisant les violences corporelles des parents envers les enfants. Cet article avait été inscrit dans la loi dite « égalité et citoyenneté » et le Conseil justifiait sa censure parce que la disposition ne présentait « pas de lien » avec le projet de loi initial. Une censure sur la forme donc, pas sur le fond. Mais qu’en est-il de la fessée entre adultes consentants ?

Fesseur unique contre « maître-fesseur » tout azimut

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Le roman Éloge de la fessée de Jacques Serguine (Gallimard, 1973) a servi d’inspiration pour le film de Claude Bernard-Aubert (alias Burd Trabaree) : La Fessée ou les mémoires de Monsieur Léon, maître fesseur (1976). Les liens entre ces œuvres sont très lâches puisque Christophe Bier n’hésite pas à considérer que la fessée dans le film de Burd Trabaree n’est que le prétexte à déclencher les scènes de sexe attendues, bref que « le callipygiste sera quelque peu frustré » (Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques, 16 et 35 mm, Serious Publishing, 2011). Il est vrai que les  différences entre le livre et le film ne manquent pas.

Dans le livre, le narrateur ne fesse que sa compagne, Michèle, alors que dans le film, Monsieur Léon (Antoine Fontaine) fait profiter plusieurs femmes de ses « talents » : la femme de son patron, la crémière, la fille d’un colonel, une contractuelle… autant de ces prétextes relevés par Christophe Bier pour multiplier les scènes hard.

Avec ou sans le consentement

La deuxième différence, liée à la première, est de taille et concerne le consentement. Le narrateur de Jacques Serguine n’envisage de ne fesser que sa compagne, car le rapprochement et l’enseignement à en tirer dépendent du plaisir qu’elle en éprouve : « Ils dépendent, en d’autres termes, de son acquiescement ».

Or Monsieur Léon ne fesse pas seulement des femmes qui le demandent, il agit aussi sur ordre : le colonel le paie pour qu’il fesse sa fille (Catherine Ringer) et tout le quartier se cotise pour qu’il fesse Suzon (Marie-Christine Chireix), la contractuelle qui met trop d’amendes. Ces deux femmes après quelques rougeurs fessières deviendront sexuellement disponibles car, dans le cinéma français pornographique même du temps de « l’âge d’or », quand c’est pour son « bien », le consentement de la femme n’est pas requis !

Divergences de rituels

Jacques Serguine insiste sur le rituel fétichiste attaché à la fessée : sa régularité, le fait que  la femme ne doit ni être habillée, ni être debout, ni être nue, que la culotte doit être blanche ou de couleurs simples, mais ni en dentelle, ni en lingerie fine !

Au contraire, le film de Burd Trabaree regorge de dentelles et de lingeries fines quand la femme fessée n’est pas complètement nue. En fait, le seul rituel -et encore il n’est pas toujours respecté- est la chaise sur laquelle s’assoit Monsieur Léon : il s’agit d’un modèle toujours identique, une chaise verte foncé de jardin, semblable à la chaise sur laquelle il a administré sa première fessée.

Un châtiment pour son bien ?

Le narrateur de Jacques Serguine est formel : la fessée « dépend d’un sentiment, et non d’un ressentiment », elle ne doit jamais être donnée « selon son seul et bon plaisir ».  « Je dirais qu’une fessée doit être donnée à n’importe quel moment qui ne soit pas celui où un esprit capricieux, punitif ou autoritaire aurait envie de la donner. Dit autrement, de la personne qui l’applique et de celle qui la reçoit, le but de la fessée ne saurait être de ne satisfaire que l’une des deux ».

Une des premières scènes du film de Burd Trabaree montre que Monsieur Léon a utilisé une seule fois la fessée comme moyen de correction : il était épris d’Élisabeth (Corinne Lemoine), une demoiselle frivole qu’il avait surprise « dans les bras » (sic) de son jardinier alors qu’elle lui faisait une fellation ! Il l’avait fessé et cela avait réveillé les sens de la jeune femme si bien qu’après, ils avaient fait l’amour et Monsieur Léon avait ainsi découvert : « les vertus surprenantes de la fessée ». Dans un film pornographique, la violence faite aux femmes -qu’elle soit morale avec la négation de son consentement comme physique avec la fessée- est toujours justifiée in fine par le plaisir qu’elles en retirent forcément.

En 1966, dans sa chanson La Fessée, Georges Brassens avait déjà décrit le même parcours : étant allé consoler une veuve, ils avaient ri, mangé et bu, ils s’étaient embrassés, mais il l’avait fessée car la veuve lui avait confié après ce baiser : « Me voilà rassurée, fit-elle, j’avais peur/ Que, sous votre moustache en tablier d’ sapeur,/ Vous ne cachiez coquettement un bec-de-lièvre ». Bien sûr, là aussi, la première correction va glisser, de quelques claques, vers le plaisir.

Entre le coup et la caresse

La Fessée de Georges Brassens se fait même en trois claques puisque « le troisième coup ne fut qu’une caresse ». Le rapport entre la fessée et la caresse est, en effet, toujours particulièrement subtil pour tous ces auteurs.

Pour le narrateur de Jacques Serguine, il faut « parvenir au moment juste où la femme que l’on fesse se met à pleurer » ; « une dernière fois, je répète donc que ce n’est pas de faire mal, qu’il s’agit, mais de faire juste assez mal, à l’intérieur limité et spacieux d’une convention : c’est le contraire de la cruauté, et le contraire du sadisme ». Pour le narrateur, la fessée est « une variante appuyée de la caresse » ; « la fessée doit se situer entre le coup et la caresse ».

Pour Monsieur Léon, le lien entre caresse et fessée est carrément psychanalytique ! Son plaisir de la fessée remonte au temps où il était bébé lorsque sa mère lui tapotait les fesses pour lui mettre du talc à la sortie du bain : « Ma mère me battait comme elle m’embrassait ». Si bien que devenu « maître-fesseur », il explique à Madame Huguette (Maria Malone), la crémière entourée d’un aréopage de femmes nues, qu’il faut toujours commencer par une caresse.

Les deux œuvres se concluent par des hymnes à la fessée. « Faites l’amour, ne faites pas la haine. Et ne faites pas non plus l’ange, ou bientôt vous ne pourrez plus même connaître la joie enivrante de faire la bête » écrit Jacques Serguine. Dans le film de Burd Trabaree, une voix féminine off explique que la fessée « ravive les sentiments, réveille les désirs enfouis, renoue les liens du mariage, décongestionne l’esprit des chefs, galvanise toutes les énergies ».

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Et si le narrateur de Jacques Serguine constate que seul l’homme doit donner la fessée, car, par convention dans nos sociétés, l’homme incarne la force, il se pose quand même la question : au nom de l’égalité, pourquoi ne pas inverser les rôles ? Ce que fait Monsieur Léon à la fin du film, en payant une femme pour être fessé, car il a compris qu’« il est plus important de recevoir que de donner ».

Joe Gillis

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