[Pré-générique] Avanti ou la leçon de concentré cinématographique


Les 4 minutes et 23 secondes que dure le pré-générique d’Avanti de Billy Wilder (1972) ont cette particularité de présenter un sketch tout à la fois autonome, qui se suffit à lui-même, et, en même temps, profondément lié au thème abordé dans le film.

Côté sketch autonome, tout le pré-générique se déroule sans parole, à part la voix féminine off d’aéroport annonçant le départ du vol Alitalia de New York à Rome. De même ce pré-générique comporte beaucoup d’ellipses, forme de rhétorique cinématographique chère à Ernst Lubitsch, le maître de Billy Wilder.

L’entrée dans l’histoire se fait par une série de plans de plus en plus rapprochés : d’abord une vue générale de l’aéroport avec la voix off féminine, puis l’avion qui s’apprête à décoller vu de profil. Notons au passage que le nom de la compagnie figurant sur le fuselage fait immédiatement comprendre au spectateur qu’il s’agit bien de l’avion dont le vol était annoncé par la voix off.

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La même astuce permet d’identifier le jet en approche puisqu’il est marqué Ambruster Industries. Il se pose et roule vers l’avion d’Alitalia, un homme en sort en courant et grimpe dans l’avion alors que la passerelle était en cours de repli. C’est Wendell Ambruster Junior (Jack Lemmon), vêtu d’une chemise rose pâle, d’un gilet rouge, d’un pantalon à gros carreaux et portant un attaché-case.

Le reste du pré-générique se déroule dans la cabine des passagers : Wendell prend place à côté d’un évêque qui tripote son chapelet craignant visiblement le transport aérien. L’avion décolle. Wendell remarque un passager en costume avec de grosses lunettes de myope qui lit le New York Times, c’est le docteur Fleischmann (Harry Ray). Il le rejoint et ils échangent en se parlant à l’oreille. Puis les deux se lèvent et s’enferment dans les toilettes… provoquant la panique des hôtesses qui appellent les trois pilotes et suscitant la curiosité des autres passagers comme celle du spectateur resté hors des toilettes.

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Wendell et le passager ressortent, ils ont échangé leurs vêtements. Wendell va s’asseoir près du docteur.

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L’évêque se signe puis égrène son chapelet en levant les yeux au ciel. Ce retour à l’évêque marque également la fin de la séquence, la musique retentit et le générique commence. Fin du sketch.

Mais ce sketch va avoir une double suite, dans le récit même et comme prélude au thème même du film.

Dans le récit qui suit le générique, Wendell est arrêté à la douane de l’aéroport de Rome parce qu’il présente le passeport du docteur Fleischmann. Le quiproquo ne dure que le temps pour les deux hommes de se retrouver et d’échanger leurs précieux passeports. L’utilité de cette scène est d’informer le spectateur que Wendell venait de quitter précipitamment son golf quand il a appris le décès de son père à Ischia en Italie, d’où la nécessité pour lui d’échanger ses vêtements avec ceux, plus classiques, du docteur Fleischmann. Il faut ainsi remarquer le souci de Billy Wilder et de son co-scénariste I.A.L. Diamond pour ne rien laisser « en l’air » et tout justifier.

Moins anecdotique est la scène dans le train (car Wendell doit prendre aussi un train pour se rendre à Ischia) : Pamela Piggott (Juliet Mills) l’aborde en lui demandant s’il est Monsieur Ambruster. Il répond, désagréable : « En tout cas je ne suis pas le docteur Fleischmann, on m’a déjà fait le coup ! ». Elle part donc en l’accusant d’être discourtois. Là, l’utilité de la scène et de la réplique sèche de Wendell est de faire le lien entre ce qui précède (la rencontre avec le docteur Fleischmann) et ce qui va suivre (la rencontre avec Pamela Piggott et la dolce vita de l’Italie qui, d’après le guide touristique lu par Pamela, « au lieu d’être un pays est une émotion »).

Tout le film joue, ensuite, sur le thème de la substitution d’identité : Pamela et Wendell veulent revivre une soirée comme la vivaient Kate, la mère de Pamela, et Willy, le père de Wendell, amants réguliers depuis 10 ans, du 15 juillet au 15 août, à Ischia et décédés dans un accident de voiture. Ils revêtent leurs habits, dînent à la même table, écoutent le même orchestre et, à l’aube, se baignent nus tout comme eux. Et quand ils se quittent, se souhaitent bonne nuit en s’appelant Kate et Willy !

À la fin, ils se substituent complètement à leurs parents, deviennent amants, s’aiment et se promettent de se revoir tous les ans, entre le 15 juillet et le 15 août à Ischia. Wendell accepte même d’enterrer son père auprès de la mère de Pamela dans le petit cimetière d’Ischia et, pour donner le change à sa famille, envoie le corps de Bruno (Gianfranco Barra), le valet de chambre qui a été tué par sa petite amie sicilienne qu’il voulait abandonner enceinte et aller en Amérique !

Le sketch du pré-générique prend alors tout son sens : Wendell n’était pas seulement prêt à changer de vêtements, il était prêt à changer d’identité, il fallait juste qu’il rencontre l’amour.

Marc Gauchée

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