Et maintenant, un peu de culture dans ce monde de brutes


ACrombecque

En ces temps où la culture est réduite à l’identité et s’asphyxie sous le fantasme du « roman national », le livre hommage que Christine Vézinet-Crombecque a consacré à Alain, son mari, est une véritable bouffée d’oxygène (Alain Crombecque. Au fil des rencontres, Actes Sud, 2010). L’ouvrage est composé autour de plusieurs entretiens avec Joëlle Gayot (JG) et avec Alain Vernstein (AV), entrecoupés d’une riche iconographie, de témoignages de personnalités qui ont côtoyé Alain Crombecque et de textes de Laure Adler et de son épouse, Christine.

Bien sûr, si vous ne faites pas partie, au sein du monde de la culture, du monde du spectacle vivant, vous ne connaissez peut-être pas du tout ou seulement vaguement ce nom. Pourtant, Alain Crombecque a marqué plus de 30 ans de politique culturelle en France. « À partir des années 1970, il est devenu dans notre milieu une sorte de gourou » écrit Luc Bondy, metteur en scène et directeur du Théâtre de l’Odéon, disparu en 2015. « Un des hommes les plus importants de la culture du XXe siècle » affirme Jack Ralite, le politique passionné de questions culturelles. Quant à Serge Toubiana qui a dirigé la Cinémathèque, il n’hésite pas à en tracer un portrait élogieux : « Il est difficile de trouver autant de qualités réunies en un seul être. Alain Crombecque les avait toutes, plus une autre –essentielle : l’humilité ». Georges Lavaudant, metteur en scène qui a dirigé le Théâtre national populaire à Villeurbanne puis le Théâtre de l’Odéon, résume ainsi le personnage : « Il nous a apporté le monde entier : il était un activeur, un découvreur et un véritable artiste de ses programmations ».

« Pris dans un processus d’organisation »

Né en 1939 et décédé à l’âge de 70 ans d’une crise cardiaque, Alain Crombecque a commencé sa « carrière » culturelle dans le syndicalisme étudiant et cette « carrière » est toute marquée par le rôle d’organisateur puisqu’il avoue lui-même n’être monté sur les planches qu’une seule et unique fois, au théâtre de la Cité, dans la pièce d’Armand Gatti : La Vie imaginaire de l’éboueur Auguste G.

C’est en 1962 qu’il organise sa première manifestation culturelle : une exposition d’art contemporain à Lyon. « Un moment fondateur » selon ses propres termes (JG), Et après, confie-t-il, « j’ai été pris dans un processus d’organisation, de porter témoignage, d’être là dans une sorte d’interface avec les artistes » (JG).  Il est ensuite l’organisateur de festivals étudiants à Strasbourg et à Alger. Il est aussi successivement assistant, chargé des relations publiques, attaché de presse, secrétaire général auprès de ceux qui animent alors la scène théâtrale : Peter Brook, Claude Régy, Georges Wilson. En 1981, il devient conseiller de Patrice Chéreau au théâtre des Amandiers : « Je vais être une sorte de personnage de l’ombre » (JG).

« La règle, c’était le plaisir »

Ce parcours exceptionnel qui, pourtant ne fait que commencer, tient beaucoup aux rencontres comme le sous-titre de l’ouvrage le rappelle. Alain Crombecque ne s’en cachait pas : « Je crois beaucoup au hasard des rencontres » et « Pour moi, la rencontre et l’intuition sont des paramètres tout à fait essentiels » (AV).

1967, l’année de sa collaboration avec Peter Brook confirme son orientation théâtrale : « Cette rencontre avec Peter Brook et Victor Garcia, c’est la pierre fondatrice de mon engagement dans la vie théâtrale ». D’autres rencontres suivront, sans volonté, ni désir d’aller quelque part précisément : « Non, la règle, c’était le plaisir » (JG), fil conducteur de toute une vie de découvertes, de curiosités et d’ouverture sur le monde. Lorsqu’il dirige le Festival d’automne de Paris, là encore, il aime pointer, non ce qu’il apporte, mais ce que les autres apportent : « Durant toute cette période, je n’ai fait que voyager et fait des rencontres essentielles » ; « On a baigné immédiatement dans un climat riche de rencontres, et puis aussi il y a toujours cette idée, au festival, de ‘coller aux artistes’, de ne pas être là uniquement pour produire, payer, encadrer, faire des agendas » (JG). Si Alain Crombecque pouvait se décrire simplement comme un « personnage de l’ombre » qui aurait eu seulement la chance de faire des rencontres, les témoignages de celles et ceux qui ont travaillé avec lui prouvent qu’il n’était pas qu’ un « organisateur ». Les directions de festivals qu’il a assumées le confirment.

« La quête première, ce n’est pas moi »

Lorsque Michel Guy, fondateur du Festival d’automne de Paris, est nommé secrétaire d’État à la culture en 1974, il choisit Alain Crombecque pour lui succéder. Dédié à la création théâtrale contemporaine et internationale, il décrit le Festival d’automne comme « un festival qui est un lieu de référence, mais qui essaie d’être un peu pionnier, d’avoir le regard porté vers la jeune génération dans le monde entier et, ça, dans une dimension la plus généreuse possible, la plus politique aussi possible » (AV). Point de « préférence nationale », ni de vision figée de « l’identité française » donc. En revanche, il s’agit d’interroger les écarts entre les cultures, c’est à dire, non ce qui les sépare et les définit, mais ce qui les fait dialoguer. Les spectacles sélectionnés décalent les points de vue, invitent les spectateurs à faire des pas de côté et ces ouvertures ne sont des menaces ni pour la « culture française », ni pour l’« identité  française », ils offrent plutôt la chance de les construire en se frottant au monde.

Entre les deux périodes de direction du Festival d’automne (de 1974 à 1978 puis de 1992 à 2009), Alain Crombecque est nommé directeur du Festival d’Avignon (de 1985 à 1992). Modeste et en même temps pleinement conscient de son rôle qu’il décrit ainsi : « J’ai eu le sentiment d’être là comme une sorte de directeur par défaut, que, finalement, la lignée des directeurs serait peut-être plus juste si c’étaient des artistes, des metteurs en scène. En même temps, j’ai compris au cours des années que j’ai passées à Avignon, que l’ombre de Jean Vilar était tellement importante qu’elle tétanisait absolument tout artiste pour reprendre cette succession » (JG). Il ajoute plus loin : « C’est là où je suis passeur, oui. Je suis le passeur. Mais disons que la quête première, ce n’est pas moi. Moi, je réalise l’objet de la quête » (JG).

L’engagement d’Alain Crombecque -et là, c’est bien lui- rappelle que ce rôle de « passeur » consiste d’abord à savoir rester dans l’ombre, ce rôle est essentiel pour construire une offre culturelle qui ne se limite pas à un patrimoine hérité et qui ne se satisfait pas des propositions des industries culturelles.

Marc Gauchée

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