[Chrono] 2017/ Le « sexe non simulé » n’est plus un critère du X


MagrittePipe

Comme l’écrit Virginie Despentes dans King Kong Théorie (Grasset, 2006) : « Dans le porno, on sait que les hommes bandent, que les femmes jouissent ». C’est pour cela qu’elle qualifie le genre d’anxiolytique : un monde parfait où tout le monde est à sa « place » et joue le rôle qu’on attend d’elle ou de lui. Rassurant quoi ! Une sorte de cinéma vérité absolu. Même la censure voulait croire à ce rapport sincère avec la vérité puisque le règlement faisait de la présence de « scènes de sexe non simulées » un critère de classement X.

Lorsqu’a été créé, suite à l’affaire de Baise-moi de Coralie Trinh-Thi et Virginie Despentes (2000), un classement non pornographique mais « seulement » interdit aux moins de 18 ans, ce critère est resté. C’est ainsi que l’article R211-12 du code du cinéma et de l’image animée prévoyait un tel classement « lorsque l’œuvre ou le document comporte des scènes de sexe non simulées ou de très grande violence mais qui, par la manière dont elles sont filmées et la nature du thème traité, ne justifient pas » un classement pornographique.

L’affaire Baise-moi

Baise-moi racontait la cavale de deux jeunes femmes, version radicale et explicitement plus meurtrière et plus sexuelle de Thelma et Louise (de Ridley Scott, 1991). Catherine Tasca, ministre de la culture, avait d’abord suivi l’avis de la commission de classification en interdisant le film aux moins de 16 ans et l’avait même assorti d’un avertissement sur « les scènes de sexe d’une crudité appuyée et des images d’une particulière violence » (Christophe Bier, Censure-moi, L’Esprit frappeur, 2000). Mais cette décision est attaquée par l’association « Promouvoir » présidée par André Bonnet, candidat du Mouvement national républicain (MNR) de Bruno Mégret à Avignon. L’association obtient l’annulation par le Conseil d’État de la décision de la ministre, jugeant que le film « est composé d’une succession de scènes de grande violence et de scènes de sexe non simulées » sans traduire l’intention de dénoncer la violence faite aux femmes dans la société (30 juin 2000). Dès lors Baise-moi devait être classé X. C’est pour éviter ce classement X que Catherine Tasca a créé, par décret du 12 juillet 2001, un classement seulement « interdit aux moins de 18 ans » dont va bénéficier le film de Coralie Trinh-Thi et Virginie Despentes pour son exploitation en salles. L’association « Promouvoir » attaquera en vain ce nouveau classement ainsi que la diffusion des cassettes vidéo (Lilian Mathieu, « La mobilisation du droit dans les luttes L’art menacé par le droit ? Retour sur ‘l’affaire Baise-moi » , Mouvement, 2003/4, n°29).

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Vers l’abandon du critère

Sans doute avertis par l’affaire Baise-moi, les producteurs de La Vie d’Adèle (d’Abdellatif Kechiche, 2013) racontant la passion d’Adèle pour Emma aux cheveux bleus (on notera la constante du scandale des relations féminines dans le cinéma français), savent avancer avec prudence : la bande-annonce est bien chaste, montrant a minima la relation homosexuelle des deux héroïnes, c’est aussi une affiche plus girly que gay. Et, changement de mœurs, le film est seulement interdit aux moins de 12 ans avec l’avertissement : « Plusieurs scènes de sexe réalistes sont de nature à choquer un jeune public ».

En 2000, il s’agissait de « scène de sexe non simulées » ou dans l’avertissement de la ministre, de « scènes de sexe d’une crudité appuyée », mais en 2013, il est question de « scènes de sexe réalistes ». En fait de réalisme, Pierre Olivier Persin, maquilleur, a vendu la mèche : des prothèses de vagin ont été utilisées mettant à mal le postulat réaliste du cinéma (Romain Blondeau, « ‘Doublure bite’, prothèses en latex ou silicone…: histoire de faux culs », Les Inrocks, 30 juillet 2013) ! Julie Maroh, l’auteure de Le Bleu est une couleur chaude (Glénat, 2010), la bande dessinée qui a inspiré le film, critique aussi le réalisme, mais par rapport à l’absence de véritable vision lesbienne sur les « scènes de cul » : « excepté quelques passages – c’est ce que ça m’évoque: un étalage brutal et chirurgical, démonstratif et froid de sexe dit lesbien, qui tourne au porn, et qui m’a mise très mal à l’aise », précisant « Quoi qu’il en soit je ne vois pas le film comme une trahison » (« Le bleu d’Adèle », juliemaroh.com, 27 mai 2013).

La question de la simulation ou non des scènes de sexe est désormais largement dépassée par la question de l’effet produit de ces scènes sur les jeunes spectateurs. Jean-François Mary, président de la commission de classification remet d’ailleurs un rapport à la ministre de la culture en février 2016 en ce sens et affirme : « le critère de la ‘non simulation’ des scènes de sexe a évidemment perdu son intérêt au cours des récentes années, avec le développement des techniques numériques de mise en scène. Une scène peut être tout à fait explicite à l’écran tout en ayant été simulée lors du tournage ». Le décret du 8 février 2017 re-rédige donc l’article R211-12 du code du cinéma et de l’image qui, désormais, prévoit un classement X « lorsque l’œuvre ou le document comporte des scènes de sexe ou de grande violence qui sont de nature, en particulier par leur accumulation, à troubler gravement la sensibilité des mineurs, à présenter la violence sous un jour favorable ou à la banaliser », mais « le parti pris esthétique ou le procédé narratif sur lequel repose l’œuvre ou le document » pourront justifier le seul classement « interdit aux moins de 18 ans ».

Marc Gauchée

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