[Cartographie française]


Les présentoirs de cartes postales de m’importe quelle station balnéaire offrent toujours des productions d’un humour typiquement « gaulois », fait de jeux de mots graveleux et de sous-entendus textuels rendus explicites par leurs visuels souvent voyeurs et machistes. Bref d’un humour pas très fin qu’en son temps, Manu Boisteau avait recensé, pour les années 1960 et 1970, dans son ouvrage Chers tous. Trésors oubliés de la carte postale à papa (Cornélius). Ces cartes représentent la version débraillée de cet « esprit français », bien éloigné de la tradition poétique et galante depuis les trouvères et troubadours médiévaux. La série [Cartographie française] propose de poursuivre le voyage dans « la carte postale à papa » jusqu’à nos jours pour en découvrir les permanences comme les variations et tenter d’en pister les origines.

« Je t’attends »

Dans le genre voyeur et sexiste, les cartes d’« attente » proposées aujourd’hui avec des femmes nues atteignent une sorte de summum de l’explicite, là où le visuel l’a emporté définitivement sur le texte. Les femmes sont cambrées, offertes, sans regards (les yeux sont fermés) ou sans visage (mais est-ce le visage que l’on regarde ?) et, enfin, le slogan « Je t’attends » qui laisse tout espérer ! En fait, elles sont les héritières d’une tradition remontant au XIXème siècle. C’est à cette époque que les femmes ont été ouvertement assimilées à la passivité et au seul entretien de leur corps puisque, comme l’écrivait Alexandre Dumas fils dans son pamphlet antiféministe L’Homme-Femme : « Les femmes, plus circonscrites, sinon dans leur action, du moins dans leurs mouvements, n’ont guère que le mariage et l’amour pour champ d’opération, et que les hommes pour moyens » (1872). Aux hommes, l’intelligence, l’initiative et le mouvement, et aux femmes, la beauté, les formes et la subordination. Dès lors, le « talent » des femmes n’est célébré que lorsqu’il est mis au service de cette subordination, c’est ce que font les cartes d’« attente ».

AttentesNues19902000

Certes, la complète nudité de ces « attentes » peut encore être tempérée par d’autres versions où le chapeau de paille contre le soleil est remplacé par un drap ou un caraco, mais toujours portés pour laisser voir les parties convoitées de l’anatomie féminine. Ici, l’érotisme n’est pas, selon la formule de Roland Barthes, dans ce que le vêtement laisse entrevoir, dans le jeu des encolures trop lâches ou des boutonnières mal fermées, il n’est pas là où « le vêtement bâille » (Le Plaisir du texte, Seuil, 1973). Ici, l’érotisme est dans le corps directement découvert par le vêtement.

AttentesVetements1990

Enfin, les versions de la même époque, mais avec des maillots de bain, concourent toujours au spectacle des corps puisque le maillot peut-être tout à la fois minimaliste, transparent et porté en monokini.

AttentesMaillots1990

Pour espèrer trouver une carte d’« attente » avec un regard féminin qui s’adresse au spectateur, il faut abandonner les images au slogan limité « Je t’attends » pour aborder celles qui soit précisent le lieu de l’attente (« Je t’attends sur la côte Atlantique » dans les années 1990), soit font un jeu de mot (« Je vous attends ici, dépêchez-vous, je prends racine » dans les années 1970). Au passage, notons que le vouvoiement était encore de rigueur dans les années 1970, le dévergondage post soixante-huitard s’étant effectué graduellement sur les visuels des cartes postales de l’époque : la fille attendait, certes, mais en vouvoyant et avec un jeu de mot de « bon aloi » comme disait Maitre Capello dans Les Jeux de 20 heures sur FR3 entre 1976 et 1987.

AttentesRegards

Laissons de côté les autres « attentes » qui, depuis les années 1980 jusqu’aux années 2000, mettent en scène des animaux ou des bébés. Bien sûr, il y aurait peut-être à commenter sur le choix de ces animaux qui laissent entrevoir, à côté des « attentes » féminines, un inconscient machiste fantasmant la « chienne » et la « cochonne ». L’apparition du bébé ne serait guère plus sympathique puisque, dans la même veine, il rappellerait à l’ordre ces femmes qui auraient oublié l’horloge biologique de leur fécondité.

AttentesAnimauxBebe

Revenons plutôt à nos « attentes » humaines et adultes. Lorsque, dans les années 1920, la carte représente un couple (amoureux), le tutoiement s’impose comme à l’époque la plus contemporaine, avec une phrase explicitant la situation : « Je t’attends, mon bien chéri. Reçois mes bons baisers d’ici » et « Je t’attends. En attendant de te revoir, je mets en toi tout mon espoir ».

Attentes1920

Remarquons, au passage, que le premier exemple confirme que c’est forcément la femme qui attend (« Je t’attends, mon bien chéri » dit-elle), c’est bien elle qui est passive et c’est bien l’homme qui est dans le mouvement, surgissant de derrière, comme prêt à bondir sur elle, à la saisir comme à la protéger. Quant au vouvoiement, il s’impose lorsque la femme des années 1900 est représentée seule sur la carte, lorsqu’elle s’adresse, en quelque sorte, à la cantonade ou à l’inconnu qui a acheté la carte.

Attentes19081910

Mais il faut encore remonter plus loin dans le temps pour essayer de dénicher les premières « attentes ». Selon John Grand-Carteret dans Le Décolleté et le Retroussé, quatre siècles de gauloiserie 1500-1870 (E. Bernard et Cie imprimeurs et éditeurs, 1902), la période qui mit les « attentes » à la mode fut celle entre 1823 et 1832. Achille Devéria en donne une version sage en 1829, mais il existe d’autres versions avec des femmes attendant plus ou moins déshabillées.

AttentesIngresDeveria

L’époque post napoléonienne, après 1815, est particulièrement réactionnaire, c’est celle de Louis XVIII. La période des « attentes » citée par John Grand-Carteret commence en 1823, année au cours de laquelle, pour la première fois depuis la fin de l’Empire, les troupes françaises interviennent avec l’assentiment de toutes les monarchies européennes pour rétablir Ferdinand VII en souverain absolu d’une Espagne menacée par son opposition libérale. C’est dire l’ouverture de ce régime. La période des « attentes » prend fin en 1832, année des funérailles du général Lamarque, occasion pour les Républicains de déclencher une véritable insurrection parisienne qui ébranle, mais ne fait pas chuter le pouvoir. C’est dire le progressisme de ce régime.

L’« attente » du XIXe siècle n’est donc pas celle encensée par Ovide dans L’Art d’aimer qui conseillait aux jeunes femmes d’user d’elle comme d’une stratégie : « L’attente, si elle n’est pas trop prolongée, aiguillonne l’amour » ou encore « l’attente donne un bien plus grand prix à vos charmes » (livre III). Non, il s’agit de l’« attente » passive, celle du « prince charmant » . Les peintres orientalistes avaient déjà exporté cette vision, celle qui mélange volupté des hommes et asservissement des femmes dans des tableaux où « le harem y est décrit comme un paradis sexuel peuplé de créatures nues, vulnérables, et parfaitement heureuses de leur captivité » (Fatema Mernissi, Le Harem et l’Occident, Albin Michel, 2001). La Grande Odalisque devient ainsi la version orientale de l’« attente » occidentale et révèle la cohérence d’une époque sexiste dont des réminiscences se lisent encore sur nos cartes postales.

Marc Gauchée

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2 commentaires pour [Cartographie française]

  1. ysalouviot dit :

    Toutes ces cartes postales, ces images installent l’attente. Celle-ci devient un état permanent et les femmes des êtres d’attente par nature. L’attente nue ou vêtue est statique, c’est le jeu de la carte postale, de l’image, de figer quelque chose, même si elle peut déclencher du mouvement par ailleurs… Je me souviens d’une autre attente, dynamique, théâtrale, décrite par R. Barthes que tu cites mais pour autre chose, dans « Fragments d’un discours amoureux ». L’amoureux.euse « scénographie » son attente. Il y a un décor (généralement un café, la plage c’est plus rare), un prologue avec un acteur seul qui attend et « commence à se faire de la bile », doute de l’heure, du lieu, etc.) (acte 1), puis vient la colère (acte 2), les reproches pleuvent alors sur l’absent.e, enfin (acte 3), c’est « l’angoisse pure », « l’autre est comme mort ». Les cartes postales estivales représentent une attente unique, éternelle. L’enfer, quoi !

  2. Marc Gauchée dit :

    Il y a quand même une approche très genrée de l’attente où, en effet, les femmes sont réduites à « des êtres d’attente par nature ».
    « Un jour mon prince viendra » est le refrain entonné par les princesses pleines d’espoir alors que les hommes, quand ils attendent, c’est pour chanter leur malheur. Je me souviens de Jacques Brel attendant Madeleine qui ne vient pas…

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