Les « Salauds » sont-ils de retour… ou n’ont-ils jamais disparu ?


LaLoiDuMarche

La revue Sociétal publiée par l’Institut de l’entreprise et les éditions Eyrolles a pour ambition un « décryptage annuel des enjeux économiques et sociaux ». Son numéro de l’année 2017, sous la direction de Jean-Marc Daniel et Frédéric Montlouis Félicité, est consacré au thème « Sans totem ni tabou : pour en finir avec les idées reçues » et contient un article de l’historien du cinéma François Garçon intitulé : « L’anticapitalisme de pacotille du cinéma français ». L’auteur y livre une analyse des films sortis en France depuis la fin des années 1990 et mettant en scène l’entreprise.

Societal2017

Cet article m’intéresse à plus d’un titre puisqu’avec Vincent Chenille, nous avions écrit un essai Mais où sont les « salauds » d’antan ? 20 ans de patrons dans le cinéma français (éditions Mutine, 2001) consacré aux années 1976-1997, soit la période précédant celle étudiée par François Garçon. Certes l’auteur embrasse le capitalisme et le libéralisme dans son ensemble et pas seulement la figure du patron, mais son article suscite plusieurs commentaires de ma part.

Le très mauvais traitement infligé à l’entreprise  constaté par François Garçon ouvrirait une nouvelle période dans l’histoire au cinéma après une période de simple mauvais traitement, alors que, de notre côté, nous avions plutôt constaté une banalisation des personnages patronaux devenus plus proches et plus humains. Nous écrivions sur les premières années 1990 : « Alors que la crise économique touche la France durement et que le chômage bat de tristes records, le cinéma a choisi de suivre la dominante politique libérale et pro-patronale en exemptant les entrepreneurs de toute responsabilité dans la situation sociale. Désormais, le patron, quelle que soit la réalité de son pouvoir effectif, est un gars comme les autres avec ses emmerdes, ses joies et ses peines. Exit le discours économique, vive l’intimité de la vie privée, la réconciliation des classes et la société pacifiée ». De 1976 à 1997, la représentation du patron était ainsi passée de « salaud », typique de la lutte des classes, à homme sympathique et même victime de ses salariés et de l’administration ! François Garçon ne reconnaît pas cette évolution. Pour lui, le cinéma français a toujours été anticapitaliste et, seule nuance, ça s’est empiré depuis la fin des années 1990. Il y aurait toujours eu des « salauds », mais, maintenant, il y aurait des « super-salauds » !

La thèse mérite discussion. Car, par exemple, Ma petite entreprise de Marc Jolivet (1999) qui est cité, n’est ni un film anti-patron, ni un film anticapitaliste : Ivan Lansi (Vincent Lindon) commet certes un hold-up, mais c’est pour la bonne cause parce qu’il s’agit de récupérer les sommes que son assureur lui doit et a détournées. En revanche, des films de la même période présentant des patrons sous un jour sympathique ne sont pas cités. Je me souviens de Vénus beauté Institut (1999) où Tonie Marshall dresse avec finesse le portrait de Madame Nadine (Bulle Ogier), une patronne maternaliste et bien dans la lignée de ces petits entrepreneurs envahissants mais sympathiques et attendrissants. Je me souviens aussi du Goût des autres (d’Agnès Jaoui, 2000) qui a rempli les salles de cinéma avec ce Castella (Jean-Pierre Bacri), chef d’entreprise provincial, bourru mais finalement se réconciliant avec tout le monde grâce à l’amour d’une comédienne.

Par ailleurs, un film cité par François Garçon comme Le Couperet (de Costa-Gavras, 2005) mériterait une analyse plus fine : il montre des salariés prêt à tuer pour obtenir un emploi et, à ce titre, on retrouve bien la figure des criminels du monde économique comme dans les films des années 1970. Mais il faut aussitôt ajouter que ces criminels ne sont pas des patrons, ce sont les cadres au chômage. L’image du monde du travail est largement écornée, beaucoup moins celle des patrons.

En revanche, je rejoins l’auteur quand il affirme que l’intérêt du cinéma français pour la question sociale est faible. Et pour cause ! Le scénariste souvent aussi réalisateur et comédien qui, parfois, couche avec l’actrice-plus-jeune-et-plus-jolie-que-lui ne connaît pas l’entreprise, ni le monde du travail. Reconnaissons aussi que, du coup, les portes des entreprises restent aussi très souvent fermées aux cinéastes et absolument fermées aux documentaristes (Jocelyne Lemaire Darnaud, réalisatrice de Paroles de Bibs en 2001 a dû rester à l’extérieur des usines de Clermont-Ferrand). Bref, le grand écran tricolore est comme ça, il excelle dans le « pourquoi elle m’a quitté ? » et moins dans le « pourquoi j’ai été viré ? ». Les scénaristes et les réalisateurs s’en tiennent donc « aux lieux communs » du moment comme l’écrit François Garçon. Nous constations également qu’ils se contentent de suivre l’air du temps (il suffit de suivre l’évolution de Francis Veber : depuis Le Jouet jusqu’au Placard et La Doublure en passant par La Chèvre) . Pour nous, cet « air du temps » était le suivant : anti-patronat jusque dans les années 1980, plus favorable après… et, donc, redevenant majoritairement hostile à la fin des années 1990.

Lorsqu’il décrit l’entreprise cinématographique, l’auteur est persuasif  et rejoint d’ailleurs « le diagnostic critique » d’Olivier Babeau (theconversation.com, 19 février 2016) : le cinéma vit bien à l’abri du marché et cet « oubli du marché » ne l’empêche pas de critiquer le capitalisme ! Mais à cette première imposture s’en ajoute une autre : l’entreprise cinématographique possède un nombre de salariés limité et a recours massivement à l’intermittence, autrement dit, elle applique la forme d’emploi la plus « libérale », celle qu’elle dénonce le plus, mobilisant une force de travail juste le temps d’un tournage et confiant cette force de travail à la solidarité nationale le reste du temps !

Enfin, ultime remarque : la « large vogue antilibérale » est-elle encore d’actualité et ne relève-t-elle pas du passé ? La gauche de gouvernement s’est mise dans une impasse en faisant du libéralisme son « ennemi » absolu, son insulte suprême. Mais les dernières élections présidentielles viennent de le prouver : la victoire d’Emmanuel Macron comme d’ailleurs le quinquennat de François Hollande marquent la réconciliation d’une partie de la gauche avec ses origines libérales. Après tout, en 1789, il s’agissait bien de lutter contre une société de corporations et d’assignation à la naissance et de la refonder sur « les vertus et les talents ». Il sera intéressant de voir si le monde du cinéma, à l’abri du marché, reste insensible à cette redéfinition plus nuancée du libéralisme.

Marc Gauchée

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