Mais où sont les militants d’antan ?


UneLenteAgonie

Pour celles et ceux qui croient que seul le génie politique d’Emmanuel Macron serait responsable de son succès, il faut lire le témoignage que Marie-Thérèse Mutin consacre à sa vie militante au sein du Parti socialiste (PS) pour comprendre combien le PS avait préalablement creusé sa propre tombe depuis plusieurs années. Une lente agonie est paru aux éditions Mutine qu’elle a créées en 1997 (et où, avec Vincent Chenille, j’ai publié deux essais, sur les patrons et sur les responsables politiques dans le cinéma, au début des années 2000).

Marie-Thérèse Mutin est institutrice de Bourgogne, mais c’est surtout une militante socialiste. D’abord à la toute mitterrandienne Convention des institutions républicaines (CIR) puis, dès 1971, au PS avant de rejoindre le courant poperéniste (animé par Jean Poperen). Maire pendant 21 ans et députée européenne de 1997 à 1999, elle est la première femme à accéder au poste de première secrétaire fédérale (en Côte d’Or) en 1977. Caricaturée en « stalinienne » par ses adversaires internes du parti, elle est capable de refuser la Légion d’honneur en 1981 et, constatant la dérive de son parti, de faire le choix de la dissidence en présentant sa propre liste aux élections régionales de 1998, provoquant son exclusion d’un parti dans lequel, de toute façon, elle ne se reconnaissait plus.

Une lente agonie est paru en 2016, « ce texte est une autobiographie politique qui peut permettre à des citoyens, intéressés par l’action publique mais qui ne se sont jamais engagés dans un parti, de comprendre le travail essentiel du militant que personne ne souligne jamais ». Car il y a une volonté, chez Marie-Thérèse Mutin, de parler d’un temps que « les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître », celui d’un temps où les militants avaient leur mot à dire et où le parti n’était pas aux ordres d’un gouvernement, les deux ressorts de cette « lente agonie ».

Côté militantisme, l’agonie commence en 1981, avec l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Très vite le pouvoir s’organise en donnant l’impression d’oublier celles et ceux qui ont fait son succès : « Nous, socialistes de base, que devenons-nous ? Nous avons la désagréable impression d’être les laissés-pour-compte ». « Aucun ministre ne prendra conseil auprès des responsables fédéraux » sauf Yvette Roudy qui demandera aux fédérations des noms pour les délégués départementaux aux droits des femmes. Pire, l’adhésion au PS se fait de plus en plus par intérêt personnel : « Les nouveaux adhérents les plus actifs sont souvent des militants qui voient aussi leur propre intérêt dans l’adhésion au parti au pouvoir ». Il suffit d’un an de pouvoir et « le Parti socialiste n’est plus cette machine à propositions, ce laboratoire d’idées pour changer la vie qui fit son succès et entraîna l’enthousiasme des hommes et des femmes de gauche. Il devient une machine à consolider les positions de pouvoir acquises ».

Après 1981, la deuxième étape de cette agonie est 1983 et le tournant de la rigueur. Le PS devient, « à présent la courroie de transmission de la politique gouvernementale » : « à partir de ce tournant libéral, les députés apportent la bonne parole aux ‘gens de la base’ » et, en conséquence, « le parti n’a plus de prise sur les décisions gouvernementales ». La pratique des fausses cartes devient courante, adieu la parole aux militants, ils ne sont plus convoqués que pour célébrer, lors de grandes messes consensuelles, le candidat à l’élection présidentielle ! Dans le PS du XXIème siècle, « ne restent dans les sections bien souvent que les élus, les employés des élus et quelques jeunes gens en peine de mandat électif ». C’est d’ailleurs plusieurs de ces « jeunes gens » qui rejoindront, en 2017, La République en marche d’Emmanuel Macron pour accélérer leur carrière d’élu !

Les militants sont réduits à un rôle de supporters faisant de belles images pour les télévisions. Et les congrès ont été vidés de tout débat d’idées : dès 1981, le congrès de Valence inaugure le système de la motion unique -unanime donc-, c’est « le début de la déliquescence du Parti socialiste ». Les résultats du congrès précédents à Metz sont simplement actualisés, c’est « le premier congrès à la calculette » selon la formule de Marie-Thérèse Mutin. Dans ces années 1980, « le parti est devenu un parti godillot, le premier secrétaire la courroie de transmission du Président avec l’assentiment enthousiaste de tous » (Même Jean Poperen et Jean-Marc Ayrault se rallient à la motion unique en 1987, au congrès de Lille). Bref, c’est le règne des « bien en cour », « rien n’a changé dans l’exercice quotidien du pouvoir : les notables de gauche ont remplacé les notables de droite avec les mêmes travers : une cour constituée à coups d’embauche, de récompenses. Un désir de se servir des attributs du pouvoir plus que du pouvoir lui-même ».

Et toutes les « innovations » semblent aller dans le même sens :

-la soumission complète au rythme et aux exigences de l’élection présidentielle. Le comble étant en 1988 quand, après la réélection de François Mitterrand, Lionel Jospin démissionne du poste de premier secrétaire en estimant avoir « rempli son contrat ».  « D’un parti de transformation de la société, [le PS] devient une simple machine à faire un président » ;

-« le triomphe de la ‘culture de gouvernement’ » qui aboutit, en 1988, à l’enterrement de la stratégie d’union de la gauche au profit d’une stratégie d’alliance au centre ;

-la lutte des places sans échange d’idées. En 1985, l’apparition des « transcourants » avec François Hollande masque mal une démarche purement générationnelle destinée à chasser les anciens. Ironie de l’histoire, François Hollande sera victime en 2017 de ce « dégagisme ». Mais le summum du chic des ambitions personnelles reste sans doute, en 1990, le congrès de Rennes qui voit s’opposer Laurent Fabius et Lionel Jospin, « les deux enfants gâtés du président que rien ne sépare sur le fond » ;

-l’ultime dépossession réside dans l’organisation d’élections primaires : « Pour quelles raisons adhérer à présent dans ce parti ? À quoi sert le militant ? Il est dépossédé de son pouvoir de désignation du candidat à l’élection qui commande toutes les autres » !

Pour Marie-Thérèse Mutin, le verdict est sévère : « Le PS règne sur un champ de ruines ». Les résultats des élections présidentielles et législatives de 2017 sont venus confirmer le diagnostic qu’elle avait fait un an auparavant. C’est pour cela que dans les dernières pages de son « autobiographie » militante, l’auteure affirme qu’« il faut, comme en 1971, créer un parti nouveau » avec, comme première question : « définir pour qui on se bat » et un projet centré « sur la redistribution des richesses, la réduction des inégalités ». Elle en livre quelques détails, offerts aux militants qui ne manqueront pas d’émerger d’après le désastre.

Marc Gauchée

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