[Comme un écho] Jean-Pierre Mocky et l’hémicycle


YaTilUneNuit

Jean-Pierre Mocky a réalisé deux films se déroulant au cœur du pouvoir et mettant en scène l’Assemblée nationale : Y a-t-il un Français dans la salle ? en 1982 et Une nuit à l’Assemblée nationale en 1988. Le réalisateur voue une tendresse vacharde pour cette institution de notre démocratie représentative, même si l’importance qu’il lui donne est sans doute un peu datée (le réalisateur est né en 1933), tant la Ve République a déplacé le centre du pouvoir vers l’Élysée, les ministères et leurs cabinets. D’ailleurs, les deux films sont quasiment contemporains des élections successives de François Mitterrand à la présidence de la République, en 1981 et 1988 (une incrustation au début de Y a-t-il un Français dans la salle ? précise que l’histoire commence en mars 1981).

Ces deux films comportent quelques traits constants. Le premier d’entre eux est la présence de la corruption. Dans l’ouvrage coécrit avec Vincent Chenille, Zorros, zéros et zozos. Quelques femmes et beaucoup d’hommes politiques dans le cinéma français, 1974-1998 (éditions Mutine, 2003), nous notions déjà que, dans les films de cette période, d’une façon générale, « la corruption est un de ces traits qui traversent les alternances sans pratiquement aucun changement et peuvent donc être attribués aussi bien à la droite qu’à la gauche ». Jean-Pierre Mocky ne manque pas de raviver les grands scandales de la IIIème République, ceux liés aux décorations : en 1887, le trafic de médailles organisé par le député d’Indre-et-Loire et gendre du président de la République Jules Grévy ou en 1926, le trafic organisé par un fonctionnaire du ministère du Commerce… C’est ainsi que, dans Y a-t-il un Français dans la salle ?, le président Horace Tumelat (Victor Lanoux), vieux briscard et combinard du pouvoir, promet une Légion d’honneur à Malgençon (François Cavanna) qui n’a pourtant, comme seul mérite, que d’être l’amant de sa femme Adélaïde (Emmanuelle Riva) !

Mais c’est surtout dans Une nuit à l’Assemblée nationale que le trafic est au cœur de l’intrigue : Walter Arbeit (Michel Blanc), un écologiste naturiste, accompagne son député-maire Aimé Dugland (Luc Delhumeau) à Paris où il doit être décoré de la Légion d’honneur. Mais peu après leur arrivée, Walter découvre que Dugland a fraudé pour obtenir cette distinction. Au-delà de ce trafic de décorations, lors d’une séance dans l’hémicycle, les cris que l’on entend au milieu du chahut, prouvent la généralisation de la corruption parmi les élus du peuple : « Non, je ne publierai pas ma feuille d’impôt ! » ; « On ne touchera pas à ma plage privée ! » ; « Je n’abattrai pas mon mur ! » ; « Et ta caisse noire, on te demande où tu l’as pris ? »…

Jean-Pierre Mocky laisse aussi ses personnages insulter les députés dans la vieille tradition antiparlementaire de la France réactionnaire. S’appeler « Dugland » est déjà un indice. Quand la gauchiste Henriette Brulard (Jacqueline Maillan) parvient à se hisser à la tribune de l’orateur dans l’hémicycle,  elle lance, face au brouhaha : « Mais écoutez moi, bande de veaux ! » et « Taisez-vous bande de cons ! ». La scène rappelle comme un lointain écho celle de Forces occultes (de Jean Mamy alias Paul Riche, 1943) quand  Avenel,  jeune député patriote (Maurice Rémy) dénonçait la droite ayant poussé la classe ouvrière à la misère et la gauche exploitant cette misère. En retour, les députés noyautés par la franc-maçonnerie, lui faisaient le chant du coq ou le bêlement du mouton. Avenel concluait que la France ne se construira pas sur « le conflit de la vieille bourgeoisie égoïste et du peuple affamé ». Lorsqu’elle accède à l’hémicycle, Henriette Brulard se voit successivement comme une députée bourgeoise et une députée prolétaire qui se répondent, réduisant le débat politique à une simple distribution de rôles pour une même comédienne, à des interprétations de cabotine bien loin de l’antiparlementarisme de 1943 ! Même si, dans Une nuit à l’Assemblée nationale, c’est Henriette qui se demandera : « Combien de mains sales ne faut-il pas serrer pour être élue ? ».

Souvent accompagnant la corruption, une ambiance de luxure est le second trait commun entre les deux films de Jean-Pierre Mocky. Il s’agit d’une luxure qui n’est pas toujours assouvie. Dans Y a-t-il un Français dans la salle, Alcazar (Dominique Lavanant), l’assistante d’Horace Tumelat, écrit ses discours, rêve de se faire prendre par son patron et, d’ailleurs, remplace sa culotte blanche par une culotte noire quand il l’appelle : « Il a une queue de Saint-Cyrien mon président ! ». Pour se consacrer entièrement à son patron, elle empoisonne son mari Jérôme (Henri Poirier) et n’hésite pas, ensuite, à faire l’amour avec Juan Carlo (Jean Barney), le valet d’Horace Tumelat, sur le lit d’hôpital de son époux agonisant. Dans Une nuit à l’Assemblée nationale, l’ambiance de luxure est présente, mais par petites touches ou moments anecdotiques. Par exemple, un député défend sa place dans l’hémicycle en exhibant, comme preuve, le magazine Playboy qu’il a laissé rangé dans le pupitre !

Le dernier trait commun est plus anecdotique : les deux films comportent le même gag à base de flatulences. Ainsi, dans Y a-t-il un Français dans la salle ?, Juan Carlo réveille son patron à 8h30 et s’étonne d’un : « Tiens, il ne pète pas ce matin », bientôt suivi du pet tant attendu. Dans Une nuit à l’Assemblée nationale, un huissier remarque qu’il est 15h20 et, en entendant la flatulence d’un député, remarque : « C’est curieux de péter tous les jours à la même heure ».

L’ambiance générale des deux films de Jean-Pierre Mocky oscille donc entre corruption et luxure (et pets), les intrigues racontent aussi des échecs, mais avec des parcours différents. Car Y a-t-il un Français dans la salle ? est l’histoire de l’échec d’un réformateur depuis l’intérieur du système alors qu’Une nuit à l’assemblée nationale est l’histoire de l’échec de réformateurs depuis l’extérieur du système.

Le réformateur de Y a-t-il un Français dans la salle ? est Horace Tumelat et il est parfaitement intégré au système : chef d’un parti politique, le « RAS », cynique, usé par le jeu institutionnel, l’hypocrisie de son milieu et son propre désenchantement. Et puis le voilà qui refuse de voter la confiance au gouvernement : « Plus de compromissions, plus de marchandages. Parce que ça fait vingt ans que je fais un métier de pute, parce que ça fait vingt ans que je bouffe dans des mains ou qu’on bouffe dans les miennes. Vingt ans qu’avec une centaine de faisans de mon espèce on prétend sauver la France. J’ai 55 ans, Monsieur, et j’ai décidé de me réveiller avant de crever ».

La découverte d’un vieux maître chanteur (Jacques Dufilho) qui connaît son passé peu glorieux pendant la dernière guerre (il a dénoncé des Juifs) et l’amour pour Noëlle (Marion Peterson), une jeune fille de 17 ans, vont raviver sa conscience et l’inciter à parler « avec ses couilles ». Le maître chanteur ne s’y trompe pas en voyant Noëlle : « Mais le voilà le levier ! » pour conquérir le pouvoir. Quels changements ! Côté mœurs privés, Tumelat décide de divorcer par amour pour la jeune Noëlle ; côté mœurs politiques, Tumelat rejette la droite compromise et la gauche remplie de préjugés. Il sera authentiquement lui-même, gagnera le pouvoir. Le gouvernement est, en effet, renversé et la radio annonce « Tous les hommes de bonne volonté se sont rangés derrière Horace Tumelat ». Mais sa bien-aimée est défigurée dans un incendie provoqué par la jalousie d’Alcazar. Comme s’il était impossible de faire coexister ses valeurs personnelles avec ses idéaux politiques, comme si cette harmonie était interdite ou réduite à des périodes très éphémères.

Les réformateurs d’Une nuit à l’Assemblée nationale, c’est d’abord Walter Arbeit depuis qu’il a découvert le trafic de décoration dans lequel trempe son député. Il est aidé par la gauchiste Henriette Brulard et le royaliste, pourtant mouillé également dans le trafic de décorations, Octave Leroy (Jean Poiret). Ces trois « emmerdeurs » ne font que bousculer le régime et finiront au musée de l’Homme présentés avec le cartel « Emmerdeurs du XXe ». Le système est donc plus fort qu’eux et ce système est incarné par un personnage appelé le « grand Conseiller » (Julien Verdier). C’est lui qui manipule tout le monde, commande aux services de la Sureté de l’État et aux ministres.

En 1982, le réformateur est mis en échec par la vengeance personnelle d’une femme. Mais en 1988, les réformateurs sont mis en échec par tout un système de manipulations, de coups bas et de… forces occultes. Pas sûr que l’humour et les audaces visuelles (Walter Arbeit a la vision d’un hémicycle composé de députés naturistes et donc nus) parviennent à faire oublier complètement ce parfum d’antiparlementarisme old school.

Marc Gauchée

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