Les scénarios paresseux de Max Pécas. L’exemple par la trilogie tropézienne (5/9)


Si le « navet » se distingue du « nanar » par le ratage complet -c’est-à-dire y compris au second degré- de ses effets comiques, il se caractérise aussi par des scénarios indigents ou paresseux. Il est même possible d’affirmer que ce sont les énormes faiblesses des scénarios qui rangent la trilogie tropézienne de Max Pécas –Les Branchés à Saint-Tropez [1], Deux enfoirés à Saint-Tropez [2] et On se calme et on boit frais à Saint-Tropez [3]- parmi les navets cinématographiques.

Les pistes ouvertes laissées sans suite

C’est ainsi que la trilogie est truffée de micro-scènes qui ouvrent des conflits potentiels ou demanderaient des explications qui ne viendront jamais !

Le facteur sonne à la porte d’Antoine alors qu’il est sous la douche, pour lui remettre un recommandé, mais on ne saura jamais de quoi il s’agissait. Avant de partir à Saint-Tropez, Charlotte s’aperçoit qu’elle a oublié ses pilules et Antoine ne veut pas retourner les chercher, elle lui promet donc « Ceinture ! »… Mais ce ne sera pas le cas par la suite. D’ailleurs l’absence de pilules ne sera plus jamais évoquée [1]. Un dialogue de remplissage se déroule entre le jeune pompiste et Antoine quand le pompiste apprend que ses clients vont à Saint-Tropez :

Le pompiste : « Oh, Saint-Trop, c’est super là bas ! »
Antoine : « Tu connais ? »
Le pompiste : « Ah non, non, je n’y ai jamais mis les pieds »
Antoine : « Ben alors ! » [1].

Fin du dialogue. La première réplique aurait suffit pour qualifier la destination des jeunes gens, mais le dialogue est étiré jusqu’à l’ennui.

La scène d’explication sur la plage entre Paul et Milka, deux ex qui se retrouvent, est accablante de clichés, de vide et le dialogue en forme de suites de questions montre bien l’absence complète d’idée de réponse :

Milka : « Pourquoi m’as-tu laissée partir Paul ? »
Paul : « Qu’avais-je à t’offrir, Milka ? »
Milka : « Qu’est-ce que vous fuyez, Julius et toi, l’amour vous fait donc si peur ? » [2]

Paul explique ensuite que s’imaginer avec une femme et un enfant n’est pas horrible pour lui, mais « utopique ». Ce prêt-à-dialoguer de mauvais romans-photos est d’autant plus incompréhensible que Milka se confie, plus tard  auprès d’Évelyne en expliquant qu’elle est partie parce que « J’arrivais pas à suivre le rythme, j’avais envie de souffler ». Pour résumer, Paul a laissé partir Milka parce qu’elle n’arrivait pas à le suivre quand il fuyait ? Au secours !

Les sentiments ne sont pas mieux traités dans les autres films de la trilogie. Par exemple, Patrice a le plaisir de voir débarquer son amie Sandrine (Valérie Cinotto). Il confie à Renaud : « Moi, je l’aime Sandrine, je veux qu’elle, c’est ma case trésor, mon quitte ou double, mon jeu des mille francs ! » (Patrice utilise des images radiophoniques puisqu’il est animateur de radio, ah, ah, ah). Mais quand elle part à Ibiza avec un bel Allemand, passée la (courte) déception (« Oh ben merde ! Oh la garce ! »), son seul problème est qu’il n’a plus personne pour jouer la soubrette devant les futurs acheteurs de la villa [3].

D’autres scènes sont carrément incompréhensibles et incohérentes : pourquoi Arnaud et Gérard laissent les filles sur le bord de la route avec les clés de leur villa alors qu’ils les avaient prises dans leur voiture pour leur éviter de faire toute la route à l’arrière des motos de leurs petits amis ? [1] On ne le saura pas. Pourquoi les deux Finlandaises aux seins nus qui répètent seulement « Tak, tak » se mettent, tout à coup, à parler français ? [3]. On ne le saura pas plus.

Les dialogues gratuits, inutiles ou incohérents

Les dialogues possèdent ce même caractère d’inutilité ou d’incohérence et parfois les deux : quand Arnaud appelle à table, Laura dit « Ça tombe bien, je meurs de faim », mais ensuite Arnaud ne sert que du champagne ! Placement produit oblige. Après avoir couché sur la plage avec Christian, Karine juge sa prestation : « Tu fais l’amour comme un homme des cavernes » et elle mime un coup de feu : « Rapide ! », mais le lendemain, elle dit à Christian : « Mais, tu sais que jamais personne ne m’a fait l’amour aussi bien que toi », comme quoi la nuit doit porter conseil ! [1]. Quand Julius, devenu professeur de danse par imposture, se pointe à son cours en tenant son plâtre à la main parce qu’il a oublié de le remettre sur son pied, il se justifie en disant que c’est parce qu’il faut laisser reposer le plâtre, pas la jambe !  Comprenne qui pourra, mais louable tentative de réplique surréaliste [2]. Quand Norbert, en train de se noyer, voit arriver Renaud et Patrice à son secours, il crie d’abord : « Lâchez-moi, je ne sais pas nager ! », mais quand ils reviennent, il leur dit : « Ah merci les mecs ! » [3]. Quand, au bar de la plage, Juliette gifle Norbert parce qu’ils viennent d’entendre la radio qui a diffusé, par erreur, Renaud en train de peloter une fille, Norbert demande : « Ben qu’est-ce qu’elle a ? Elle a ses règles ? » alors qu’il sait ce qu’elle a, il a entendu la radio comme nous ! [3].

Et toujours des solutions faciles

La paresse scénaristique atteint son sommet dans les scènes de réconciliation entre couples. La trilogie passe son temps à montrer des individus qui ne pensent pas ou, quand ils pensent, ne pensent qu’à ça. Les corps sont souvent dénudés -nous y reviendrons- et s’offrent quasiment au premier ou à la première venu-e. Ces couples si frivoles passent donc également leur temps à se réconcilier parce qu’ils s’aiment en fait (si, si !). Et la facilité avec laquelle ces réconciliations fonctionnent ne peut qu’inciter à multiplier les infidélités !

Voyez plutôt : il suffit à Antoine d’offrir une petite peluche bleue à Charlotte pour qu’elle reconnaisse « T’es un amour ! » [1], même s’il vient de passer la nuit à draguer d’autres filles et même si cette peluche a été acquise en matant le cul de la vendeuse ! Il suffit à Christian de balancer la valise et Laura dans la piscine puis de les rejoindre pour arrêter toute dispute et projet de séparation. Il faut reconnaître que Christian avoue son amour à Laura tout en précisant : « Je le pense souvent, mais c’est pas mon genre de le dire ». Et ça suffit pour repartir comme en 40, même s’il vient de passer la nuit dans les bras d’une autre [1] ! Quand Juliette rejoint Renaud grâce aux indications de Norbert : « Il est dans la pinède avec la fille aux beaux seins », Renaud, étudiant en médecine explique qu’il pratique seulement « un examen glandulaire succinct, c’est purement professionnel », puis il lui suffit de dire que « Ça me fait vraiment plaisir de te voir, vraiment » pour qu’ils se réconcilient et s’embrassent devant la fille « aux beaux seins » qui reste bras croisés [3] !

BeauxSeins

Plus tard, il suffit à Juliette de faire croire qu’elle a été piquée par une méduse pour que Renaud quitte aussitôt les deux « Finlandaises » et accourt la rejoindre pour se réconcilier [3] ! La réconciliation des parents de Juliette est tout aussi grotesque : alors que c’est Georges qui a une aventure avec Alexandra (Brigitte Lahaie), c’est lui qui, se retrouvant avec sa femme, ose lui dire : « Béatrice, il faut que tu m’écoutes. Ça fait combien de temps qu’on ne s’est pas parlé tous les deux », ils échangent un regard et, hop, se réconcilient en buvant l’incontournable champagne -placement produit oblige- au bord de la non moins incontournable piscine et, bientôt, Béatrice est reconquise : « Ça me manquait les attentions et les gestes tendres » [3] !

Ces solutions faciles ne concernent même pas que les réconciliations de couples, mais agrémentent régulièrement les histoires : quand Julius, Paul et Évelyne arrivent devant la villa de leur copain, ils constatent qu’elle est occupée… Pas de problème ! Évelyne a une villa disponible pas loin avec sa tantine [2] !

Marc Gauchée

À suivre

 

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