[Crise de comm] Quand la femme fait partie des meubles


CorpsChaisesPub

Mais pourquoi Arredamento et Domus ont-ils fait figurer sur leurs encarts publicitaires des femmes nues pour vendre leurs chaises ? Et pas n’importe quelles femmes : elles sont belles avec, en guise de fétichisme virtuel, les pieds bien cambrés pour figurer d’invisibles chaussures à talons hauts. Si l’on met de côté la première explication qui vient à l’esprit, à savoir que « le cul fait vendre », il reste l’autre explication : la nudité et le spectacle du corps des femmes permettent d’ancrer ces visuels dans un certain art contemporain.

Le parfum d’un certain art contemporain

Plusieurs indices mettent sur la piste de l’art contemporain. Domus fait ainsi le choix de la langue anglaise avec « Chairs exhibition », il annonce « 150 chaises de créateurs » et son visuel est résolument conceptuel puisque ce qui est vendu -les chaises- n’apparait pas ! Quant à Arredamento, il précise qu’il vend du « mobilier contemporain » et montre une chaise verte, sans doute en plastique, qui figure un moulage de corps féminin directement inspiré des travaux d’Allen Jones.

ChaiseAllenJones

C’est dans les années 1960, qu’Allen Jones crée ses mobiliers humains : tables et chaises notamment. Mais la grande proximité avec les objets et les pratiques de la société de consommation –comme le prouvent les deux publicités Arredamento et Domus– entretient la confusion et, par contagion, confère aux œuvres d’Allen Jones un parfum de scandale que les défenseurs de l’art contemporain doivent s’évertuer de désamorcer : « Allen Jones a beau se définir comme ‘féministe’, chacune de ses expositions montrant des femmes sexy transformées en table, chaise, portemanteau ont déclenché les foudres des défenseurs de la cause féminine. Peut-être ceux-ci n’ont-ils pas compris que les sculptures de l’artiste pop servaient à faire réfléchir le public sur le rôle que les médias donnent à l’image de la femme ? » (Charles Barrachon, « Pas comme tout le monde », in Beaux arts, hors série, « Art et sexe. De Pompéi à nos jours. 2000 ans d’images et de sexualité », juillet 2017).

Le scandale sans fin

Mais en faisant le choix du scandale, cet art contemporain n’est pas seulement réinterprété par les productions mercantiles, il peut aussi être revisité par d’autres artistes qui misent alors sur la surenchère dans le scandale. Dès 1971, dans Orange mécanique (de Stanley Kubrick), la bande délinquante et hyper-violente d’Alex DeLarge (Malcom McDowell) fréquente le Korova Milkbar dont les tables en figures féminines sont inspirées par le travail d’Allen Jones.

KorovaMilkbar

En 2014, quand Dasha Zhukova, la fondatrice du Garage Center for Contemporary Culture dédié à l’art contemporain russe, est interrogée par le magazine en ligne Buro24/7, elle pose sur une chaise-femme-noire-la-poitrine-nue ! Là encore le scandale s’ajoute au scandale et cela quelle que soit la volonté (ou non) de dénoncer le sort des femmes de couleur dans nos sociétés occidentales.

DashaZhukova

Les publicités Arredamento et Domus ne font donc que décliner, dans leur registre commercial, la manière dont l’art contemporain joue avec le scandale des « femmes-objets » qui, lui-même, avait fait ce choix pour dénoncer le scandale des publicités réduisant les femmes à des objets de consommation ! Même si c’est cette société de consommation « qui a commencé », il faut reconnaître sa formidable capacité à intégrer et à récupérer à son profit les parodies et les critiques dont elle est la cible.

Peut-être faut-il simplement revenir à la juste colère de Nancy Archer (Darryl Hannah) dans le remake télévisuel (de Christopher Guest, 1993) d’un film de 1958 (de Nathan Juran), L’Attaque de la femme de 50 pieds. Nancy est une riche héritière, déprimée et malheureuse car son mari la trompe. Un soir, elle a rencontré une soucoupe volante qui l’a touchée d’un rayon. Les effets de ce rayon se révèlent lorsque le père de Nancy et son mari se disputent devant elle comme si elle n’était pas là. Elle leur crie alors, énervée, avant de commercer à grandir pour atteindre 50 pieds: « Je suis un être humain, je ne suis pas une chaise ! »

Marc Gauchée

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Un commentaire pour [Crise de comm] Quand la femme fait partie des meubles

  1. Mélina dit :

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