Des films de genres. L’exemple de la trilogie tropézienne de Max Pécas (8/9)


Dans les trois films tropéziensLes Branchés à Saint-Tropez [1], Deux enfoirés à Saint-Tropez [2] et On se calme et on boit frais à Saint-Tropez [3]-, les hommes apparaissent toujours comme des machos matérialistes et obsédés qui se montrent sentimentaux juste pour conserver leur petite amie qu’ils viennent de tromper. Le plus pur représentant de ce type de personnage est Georges, le père de Juliette, qui rompt avec sa maîtresse… parce qu’elle a perdu beaucoup d’argent au jeu ! [3] Les femmes au contraire, si elles menacent de tromper leur petit ami infidèle, ne passent jamais à l’acte et, très sentimentales, sont toujours prêtes à croire leur beau parleur. De plus, à la différence des hommes, elles savent ce qu’elles veulent et font des choix.

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Deux scènes résument bien cette assignation genrée : Évelyne et Julius ont passé la nuit ensemble, ils se retrouvent au petit-déjeuner avec Paul. Comme Julius se vante de « savoir faire exulter le corps », de « piner », Évelyne se fâche et lui dit que « Piner pour moi, c’est baiser et toi, tu me fais l’amour. Le jour où tu me pines, comme tu dis, je te jette ». Et Julius de partir en revendiquant une distance par rapport à ses propos : « Alors ça, c’est incroyable tu préfères un mec qui te dit qu’il va te faire l’amour et qui va te piner plutôt que moi qui dit piner et qui te fais l’amour ! ». Évelyne prend alors Paul à parti :

Évelyne « Enfin Paul, j’ai pas tort ? »
Paul : « Il a pas dit que t’avais tort, il a dit qu’il avait raison. C’est pas pareil »
Évelyne : « Je comprends pas »
Paul : « Moi non plus »
Évelyne : « Mais alors comment tu peux savoir que c’est pas pareil ? »
Paul : « Pfff, Évelyne, tu me casses les couilles ! »

Et il se lève et part. Dans la scène qui suit, Paul et Julius sont en voiture et Julius reprend Paul parce qu’il a parlé de « gonzesse » et qu’il préférerait dire « copine » ou « fiancée ». Paul explique qu’ils sont entre eux, mais, rétorque Julius : « On en prend l’habitude et, après, c’est comme ça qu’on perd une maison » [2] Il ressort de ces 2 scènes que Julius ne fait pas ce qu’il dit (il dit « piner » et il « fait l’amour »), tient à pouvoir dire ce qu’il veut (il a le droit de dire « piner » quand même) mais interdit cette liberté à son pote Paul (il n’a pas le droit de dire « gonzesse »)… pour des raisons strictement matérielles (continuer à être logé chez la tantine d’Évelyne) !

Le règne des machos obsédés

Tous les messieurs font preuve d’une délicatesse exemplaire. Christian, qui vient de tromper Laura, n’hésite pas lui demander : « Je voudrais que tu comprennes… » et comme elle lui répond : « Que tu es une belle ordure, ça je le sais ! », il ose lui reprocher : « Tu vois, là tu t’emportes, pour rien ! ». Antoine qualifie la marchande derrière sa vitrine de « poupée qui bouge ». Quand Karine vante ses prouesses sexuelles, Christian répond sans hésiter : « Oh, mais demain, je me surpasserai, là ! » et comme elle reste dubitative en lâchant un « On verra… » (il faut quand même se rappeler qu’elle lui a dit la veille qu’il faisait l’amour « comme un homme des cavernes »), Christian conclut, rigolard : « Hein, les filles, demain, on va se surpasser les uns sur les autres, d’accord ? ». Car, chez Max Pécas, la quantité l’emporte toujours sur la qualité [1]. Norbert siffle les deux Finlandaises qui ne disent que « Tak, tak » et les présente ainsi : Heidi (Krystyna Ferentz) est « la ravissante petite salope aux seins de poire » et Ingrid (Véronique Catanzaro) est « la reine des putes aux yeux de velours ». Plus tard, Sacha en rajoute, trop content de rencontrer des Finlandaises au vocabulaire limité : « Les femmes me saoulent avec leur bavardage incessant, ça me changera » [3].

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Le pire, dans la trilogie tropézienne, est que les petites amies sont parfaitement conscientes des limites de leurs mecs, mais que, finalement, ça leur convient parce que leurs mecs savent leur servir trois grandes généralités sur l’amour. Laura filera ainsi le parfait amour avec Christian alors qu’elle l’avait accusé d’être « vicelard » : « Monsieur ne peut plus faire l’amour normalement, il faut que je porte des bas, des bas noirs de préférence et des porte-jarretelles ». Elle s’était plainte d’être interdite de jean, de toujours devoir porter des jupes et « pas de culotte, des strings », bref « ce que tu aimes le plus chez une femme, c’est son postérieur. Pour que tu sois heureux Christian, il faut que tu vives avec une paire de fesses »… qui fasse le ménage, la vaisselle et les repas !

Une infidélité asymétrique

La différence de genres entre les garçons et les filles est encore accentuée lorsqu’il s’agit d’aborder l’infidélité. Côté garçons, l’infidélité est comme une seconde nature : Christian trompe Laura avec Karine, Antoine n’hésite pas à embrasser Inge (Margo Verdoorn) oubliant que Charlotte l’attend à la villa. Le lendemain, ils nient toute infidélité : Christian dit qu’il ne s’est rien passé, parce que la fille « était complètement ivre » et « tu me connais, je suis un petit garçon sérieux ». Mais quand les soupçons des filles se confirment, les garçons ne peuvent envisager qu’une vengeance, celle qu’ils feraient eux-mêmes. Christian se livre ainsi à une analyse dont la finesse psychologique est l’un de ces grands moments de dialogues pécasiens. Pour lui, il en est convaincu, elles vont les tromper, c’est le « coup du boomerang », car la femme trompée ferait n’importe quoi pour se venger et il invoque même « la loi du Talion ». [1].

Qu’en est-il en réalité côté filles ? Certes, Laura et Charlotte envisagent de se venger en se faisant le premier type qui leur tombe sous la main, mais elles ajoutent « pas trop con ». On comprend à l’instant qu’elles ne se vengeront donc pas. Si elles suivent Arnaud et Gérard sur leur yacht, Laura est sans illusion sur le personnage : « Avec lui j’ai l’habitude, tout petit, il jouait déjà les tombeurs » et Charlotte de résumer : « Oui, je vois le jeu. Ça se veut branché, ça surveille son look, ça joue les machos, mais ça se conduit comme un plouc ». D’ailleurs quand Gérard tentera de peloter les seins de Charlotte, elle le jettera par dessus-bord. Les deux filles quittent donc le yacht d’Arnaud et Gérard sans avoir couché. Charlotte confiera à Antoine venu se faire pardonner qu’elle pourrait avoir d’autres mecs mais qu’elle reste, « Devine pourquoi ? » [1]. Personnellement, je n’ai toujours pas deviné.

Si Évelyne part avec François (Denis Karvil), le prof de tennis, c’est parce qu’elle croit qu’une danseuse faisait une fellation à Julius (alors que, ah, ah, ah, elle lui recousait simplement le bouton de son pantalon). La vengeance de Julius, aidé de Paul, est terrible : sous couvert de maladresse, en match, François reçoit une raquette sur la tête et se fait écraser la main. En boîte, toujours sous couvert de maladresse, François se prend un coup de pied dans le nez et reçoit une porte en pleine tête [2].

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Mais l’asymétrie genrée en matière d’infidélité est surtout visible dans le cas de Juliette : elle subit l’infidélité de son petit ami multirécidiviste, Renaud (il est tiré du lit d’une femme mariée grâce à l’alerte radiophonique de Patrice ; il fricote avec les deux Finlandaises peu farouches ; il engage un flirt, dans la pinède, avec celle que Norbert appelle « la fille aux beaux seins » ; il embrasse et tripote l’animatrice radio). Elle est donc bien décidée à se venger… Et elle embrasse un garçon sur la plage, mais sans aller plus loin, elle veut s’offrir à Sacha, mais elle arrive trop tard : Sacha est devenu homosexuel et a couché avec Chouchou ! Pire, lorsque sa  mère arrive à Saint-Tropez et surprend son époux dans les bras d’Alexandra, sa maîtresse, Juliette fait tout pour réconcilier ses parents  en proposant à sa mère qui veut divorcer « un moyen plus cool d’arranger ça ». Avec ses potes, ils vont saboter la soirée « romantique » entre sa mère et son courtisan Richard (Patrick Guillemin) et organiser les retrouvailles des deux époux [3]. Ainsi l’infidélité des hommes est vécue comme une fatalité avec laquelle il faut composer, alors que celle des femmes est inconcevable et, de fait, toujours différée. Et on n’arrive pas à se féliciter de la conscience dont font souvent preuve les femmes pécasiennes envers les hommes puisqu’elles n’en font rien !

La transgression des pères

Avec leurs infidélités, les pères ne transgressent pas seulement les lois conjugales, eux, ils transgressent les lois tout court ! Le propriétaire de la villa où se retrouvent les deux couples est Jerry, le riche père d’Arnaud, le copain d’enfance. Or Jerry est un faux-monnayeur recherché par la police [1]. Moretti, le père d’Éric, entraîne Julius et Paul dans une substitution de statuettes à remplacer par des copies [2].

En revanche, les mères restent simplement, comme leurs filles, des femmes à convoiter : Julius s’intéresse à la mère d’une élève de Paul (« Comment tu trouves la mère ? ») ; Paul couche dans les toilettes de la plage avec la mère d’un garçon qu’il a « sauvé » grâce à une mise en scène de naufrage de matelas pneumatique [2] ; Patrice évoque la mère de Juliette que Renaud n’a pas encore vue : « Pas vue pas prise, enfin pas encore, je te fais confiance » [3].

Un humour lamentable, des scénarios paresseux, des films de genres qui assignent les hommes au machisme et à la transgression et les femmes à la sentimentalité et au conformisme… N’en jetez plus ! Mais alors, comment se fait-il que la trilogie tropézienne de Max Pécas recueille un regard bienveillant de certaines critiques et une popularité quasiment intacte ? Certes, il existe des critiques qui valident les films en raison de leur popularité, car le public ne peut jamais avoir complètement tort. Certes il existe un plaisir -forcément coupable- à se laisser aller à la « bonne » tradition de la gauloiserie dont, en son temps, John Grand-Carteret a raconté combien elle était enracinée dans notre histoire (Le Décolleté et le Retroussé, quatre siècles de gauloiserie, 1500-1870, 1910). Certes, enfin, il existe une posture qui s’autorise à aller voir le pire pour mieux le dénoncer -et le présent texte n’y échappe pas-, car cela évite d’avoir à avouer un quelconque intérêt pour des films à la pornographie light et acceptable. Après tout, même le meilleur des Jedi peut se laisser tenter par le « côté obscur » ! Mais, au-delà de ces trois raisons, la trilogie tropézienne peut attirer une certaine sympathie par la façon dont elle se joue d’un sujet particulier : le rapport à l’autorité. Tentons un sauvetage après un tombereau d’accablements.

Marc Gauchée

À suivre

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