« Le Rocambole » : aux sources de la pop culture


Cineromans

La « pop culture » est à la mode. Pas une émission culturelle qui ne s’en réclame. Citons, entre autres, « Popopop » d’Antoine de Caunes sur France Inter et « Melting pop » de Patrick Cohen sur Europe 1. Pas sûr pourtant que ces animateurs de radio traitent vraiment de la « culture populaire ». En fait, ils traitent plutôt de toutes les cultures, mais ils habillent leur émission d’une appellation positive et sympathique : « pop ». La chronique matinale de Rebecca Manzoni sur France Inter, « Pop & Co », oscille aussi entre culture « populaire » quand elle aborde l’histoire des tubes ou des chansons à succès, et culture « savante » quand elle signale une œuvre musicale qui, selon elle, vaut la peine d’être découverte. La confusion est savamment entretenue, le côté « pop » étant susceptible de rendre moins rébarbatif et plus légitime le côté « culturel ». C’est ainsi qu’en France, la culture populaire n’est l’objet que de peu d’intérêt. Même quand Jack Lang, dans la foulée de la victoire de François Mitterrand à l’élection présidentielle de 1981, a ouvert le ministère de la culture à d’autres champs comme la bande-dessinée ou le hip hop. Car cette ouverture s’est accompagnée, comme pour se justifier, d’un discours sur l’indispensable « excellence » qui, de fait, ramène la culture populaire vers des territoires connus, la bande-dessinée vers les arts plastiques en oubliant la dimension narrative et le hip hop vers la danse contemporaine en oubliant la dimension de performance.

Le mérite du Rocambole, le « bulletin des amis du roman populaire », est de rester dans le champ populaire sans forcément chercher à se légitimer en s’appuyant sur la culture savante… Même si,  pour Le Rocambole consacré à l’« Écriture des cinéromans » (sous la direction de Daniel Compère, n°78/79, printemps-été 2017), l’association précise quand même que le cinéroman « a attiré de nombreux romanciers — et pas les moindres ! ». Peu importe cette révérence aux « grands noms », pour les « amis du roman populaire », la vérité est ailleurs dirions-nous en parodiant X-Files (série créée par Chris Carter, de 1993 à  2002). Et ce numéro double plonge le lecteur dans un délicieux et instructif voyage aux sources de cette pop culture faite de cinéma et de cinéromans.

ob_304838_rocambole

Daniel Compère (« Naissance des cinéromans ») nous apprend ainsi que le 7e art naissant présentait des films de la longueur d’une bobine, ils étaient donc découpés en « chapitres » avec la projection chaque semaine ou chaque mois, d’un épisode. Le premier film à épisodes français fut Nick Carter, en 8 épisodes réalisés par Victorien Jasset pour la société Éclair, diffusés en 1908 et 1909, et tirés de la série à succès Nick Carter éditée dans des brochures hebdomadaires en 1907. L’engouement actuel pour les séries vient renouer avec ces origines du cinéma.

De l’écrit à l’écran

Avant les premiers cinéromans, la question du droit d’auteur s’est vite posée. Car plusieurs séries de récits ont été adaptées à l’écran. Des romanciers se sont engagés directement dans l’écriture de scénarios. C’est pourquoi, le 17 juin 1908, Pierre Decourcelle et Eugène Gugenheim ont créé la « Société cinématographique des auteurs et gens de lettres » pour défendre les auteurs adaptés. Et c’est en 1913 qu’est créé le syndicat des auteurs et compositeurs cinématographiques.

De l’écran à l’écrit

Les cinéromans sont nés aux États-Unis en 1912. Le film en 12 épisodes What Happened to Mary ? sort ainsi sur les écrans et, en même temps, est publié dans le Ladies’World Magazine sous la forme de feuilletons. La publication simultanée se fait donc dans la presse. Plus tard viendra une parution en volume. Pour la France, il faut attendre 1915. C’est à cette date que les 3 épisodes The Exploits of Elaine ; The New Exploits of Elaine et The Romance of Elaine (racontés simultanément dans le Chicago Herald par Arthur B. Reeve ) sont fusionnés dans un film de 22 épisodes intitulé : Les Mystères de New York, projeté à partir du 4 décembre… et objet du premier cinéroman écrit par Pierre Decourcelle et paru dans Le Matin entre le 27 novembre 1915 et le 28 avril 1916, au rythme des projections des épisodes du film.

Le Rocambole reproduit l’intégralité de l’article de Pierre Decourcelle expliquant son travail : « Je ne suis, en cette occasion, qu’un modeste adaptateur qui s’est efforcé d’accommoder au goût de notre public français, que je crois connaître un peu, depuis trente ans qu’il veut bien me témoigner sa bienveillante indulgence, une suite de récits, qui m’ont moi-même captivé, quand on m’a fait faire leur connaissance, en même temps que celle des films qui leur ajoutent une si saisissante impression de réalité et de vie. (…) L’œuvre de l’adaptateur a consisté surtout à établir, à composer, de ces récits distincts, un tout homogène, à faire de cette succession de nouvelles un vrai roman qui excite dès le début, et conserve jusqu’à la fin, l’intérêt du lecteur » (« Le roman-cinéma : Les Mystères de New York. Une idée neuve », Le Matin, 25 novembre 1915).

Dans un fort intéressant article, Amélie Chabrier (« Les Mystères de New York, du serial américain au roman-cinéma français : l’ombre de Sue ? ») compare les deux versions, américaine et française. Elle constate que les auteurs français ont pris de grandes libertés avec le film (introduction du contexte de l’époque avec la Grande guerre, apparition de « méchants » avec des noms allemands…), bref transformant quasiment le genre « woman-in-peril serials » qui se passe dans la bonne société en un genre de « mystères urbains » avec l’ajout de scènes dans les bas-fonds ! Cette libre adaptation est d’ailleurs revendiquée par les auteurs qui s’autonomisent par rapport au film. Ainsi, Guy de Téramond écrit : « Pour ma part, j’ai toujours eu l’ambition d’écrire des romans-cinémas qu’on peut lire au coin du feu sans avoir besoin de voir le film » (« Le Roman-cinéma, Le Film, n°160, 20 mai 1919).

Et les temps ne changent pas : comme lors de la parution des romans feuilletons d’Eugène Sue, le cinéroman est assimilée à une œuvre de démoralisation et d’avilissement du peuple. Certains en profitent aussi pour dénoncer l’invasion du cinéma américain qui empêche la France de développer ses propres production. Refrain rituel du monde culturel français.

Entre 1915 et 1939, 30 à 40 collections et 10 000 titres environ paraissent, sous forme de livres ou de revues spécialisées. Parmi ces revues : Les Romans-cinémas, première collection spécialisée (1916-1922) ; Cinémagazine, premier hebdomadaire (1921-1935) ; Mon ciné, le moins cher et le plus populaire des hebdomadaires (1922-1937) et Le Film complet qui détient le record des titres publiés (Daniel Compère, « Collections et publications de cinéromans, 1916-1933 »). Et, après 1945, l’aventure du cinéroman continue notamment avec les romans-photos, voire la publication du découpage complet des films puisque L’Avant-scène cinéma est créée en 1961 (Denise Cima, « Cinéroman : le retour. 1946-2017 »).

Le Rocambole peut s’acheter sur le site de son partenaire Encrage Édition et toutes les collections figurent dans son encyclopédie FictionBis.

Marc Gauchée

Publicités
Cet article, publié dans L'Envers du décor, Les mots du cinéma, Passerelles entre les arts, Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s