[Droit de suite] Comment l’homme fait partie des meubles


Dans un article récent, « [crise de comm] Quand la femme fait partie des meubles », Marc Gauchée fait un lien entre les publicités sexistes de vendeurs de chaises et un certain art contemporain jouant avec la tendance de l’époque à réduire les femmes à des objets. Les unes se nourrissant de l’autre et réciproquement. Il est possible de poursuivre ses allers-retours dans un registre plus fantasmagorique.

Par exemple, la version présentable de la chaise-homme, créée par Ruth Francken en 1971, fait directement écho aux chaises beaucoup moins présentables que présentait pourtant le défunt Musée de l’érotisme de Pigalle, à Paris : la chaise-godemiché sur laquelle il faut s’encastrer pour s’asseoir ou la chaise munie d’un petit moulin à langues situé entre les deux jambes de son utilisatrice.

RuthFrancken

À la différence de la chaise de Ruth Francken, ces chaises n’intègrent que des parties bien choisies du corps masculin. L’homme n’est pas véritablement transformé en entier en chaise. D’ailleurs, quand Agnès Giard décrit le fantasme de la « forniphilie » ou l’amour du mobilier humain (Le Sexe bizarre. Pratiques érotiques d’aujourd’hui, Le Cherche-Midi, 2004), elle recueille le témoignage d’un homme, Jeff Gord, dont le passe-temps est de transformer sa femme en meuble.

JeffGord

Agnès Giard explique que Jeff  a découvert le magazine Bizarre puis « plus tard, j’ai vu le film ‘Orange mécanique’, avec ses femmes-tables et ses femmes-fontaines-d’alcool. Je n’étais donc pas le seul avec des fantasmes étranges ». Il crée ensuite la maison d’édition House of Gord en 1989. « Pour concevoir une femme-chaise, j’ai fait appel à un chirurgien spécialisé en orthopédie : il fallait que je puisse m’asseoir sur Blanche sans l’étouffer, ni lui couper la respiration sanguine, ni lui abîmer les lombaires (…). Ce qui me plaît dans la forniphilie : la perfection des formes féminines. Les lignes, les courbes, et l’illusion que le mâle se donne –pendant quelques secondes- qu’il a le pouvoir. J’aime cette image paradoxale d’une créature totalement accomplie en objet et qui, par là même, vous met à ses pieds ».

Une attention toute particulière est donc nécessaire pour s’adonner, en réel, au jeu de la chaise humaine. En revanche aucune attention n’est requise quand on quitte le fantasme vécu pour le fantasme dessiné. Là tout est possible et c’est même là qu’il est possible de croiser des hommes comme fusionnés avec des chaises.

NamioHarukawa

Les dessins de Namio Harukawa représentent toujours des femmes puissantes avec des cuisses et des fesses volumineuses, qui ne semblent pas remarquer le petit homme coincé voire attaché à la chaise spécialement prévue à cet effet et dont le visage est enfoui dans leur intimité. Cet auteur est assez mystérieux puisque n’est connu que sa date de naissance, 1932 à Osaka (Christophe Bier, « Fessues », Obsessions, Le dilettante, 2017). Sinon « Harukawa » est le nom de Masumi Harukawa, actrice principale du film Désir Meurtrier de Shohei Imamura en 1964 et « Namio » est l’anagramme de « Naomi », prénom de l’héroïne du roman Un amour insensé de Junichirô Tanizaki en 1924 (Agnès Giard, « Une exposition de face-sitting à Paris » , liberation.fr, 15 juillet 2013).

Face-sitting, anulingus, cunnilingus, chez Namio Harukawa, la soumission du petit homme est totale. En matière de forniphilie, les femmes-objets sont très fréquentes en Occident, c’est donc ici le Japon qui livre un exemple d’homme-objet, mêlant la tradition du bondage (l’immobilisation du partenaire) au sado-masochisme (son écrasement et la représentation de sa soumission). Comme l’écrit Christophe Bier, « les femmes japonaises, chez Namio, prennent leur revanche ».

Joe Gillis

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