Tout reprendre à zéro ?


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La Villa (de Robert Guédiguian, 2017) propose une exploration du devenir de celles et de ceux qui ont cru aux « lendemains qui chantent », de celles et de ceux qui étaient du peuple et qui se sont (un peu) « élevés », qui se retournent vers leurs anciennes fidélités et regrettent le chemin parcouru.

Tout le film se déroule dans la calanque de Méjean. Angèle (Ariane Ascaride), Joseph (Jean-Pierre Darroussin) et Armand (Gérard Meylan) s’y retrouvent alors que leur père (Fred Ulysse) a été frappé d’une attaque cérébrale le laissant à l’état végétatif, yeux ouverts mais toujours fixes. Les deux frères et la sœur évoquent leur passé et leurs drames. Joseph a arrêté ses études pour devenir ouvrier puis a été licencié et vit maintenant de sa retraite. Angèle poursuit une carrière d’actrice au théâtre sans oublier que sa petite fille a péri noyée dans cette calanque. Et Armand est resté dans la calanque, fidèle au projet du père, il a repris le restaurant  populaire aux prix raisonnables. Alors que les trois peinent à dénouer leurs rancœurs, à se remettre du temps perdu, la venue de trois jeunes réfugiés redonne un sens à leur vie, plus conforme à leurs engagements.

Les deux frères et la sœur sont traités de « bourgeois » par le militaire (Diouc Koma) chargé de traquer les réfugiés échoués. Le salut de la fratrie vient de la prise en charge d’enfants du désastre politique et international. Comme dans Les Neiges du Kilimandjaro (2011), Michel (Jean-Pierre Darroussin) et Marie-Claire (Ariane Ascaride ) passaient pour des « bourgeois » face à une précarité plus grande que celle qu’ils subissaient puis prenaient en charge les enfants du désastre économique et social.

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Avec ces enfants, les protagonistes quittent donc leur vie de (petits-)« bourgeois » mais, dans La Villa, le prix à payer est décrit avec une certaine noirceur par Robert Guédiguian.

D’abord parce que la jeune génération de leurs propres enfants n’est plus ouvrière et vit loin de ses racines marseillaises : dans La Villa, Yvan (Yann Trégouët), le fils des voisins, est médecin. Déjà, dans Marius et Jeannette (1997), Magali (Laetitia Pesenti), la fille de Jeannette, devenait journaliste. Preuve d’une société qui n’évolue pas forcément dans le sens que l’on souhaite. En 20 ans, de 1997 à 2017, le métier des enfants est devenu moins politique et plus lucratif. Magali devenue journaliste écrira: « les murs des pauvres de l’Estaque sont peints par Cézanne sur des tableaux qui finissent fatalement sur les murs des riches », quand Yann projette d’ouvrir un laboratoire à l’étranger !

Ensuite parce qu’il est paradoxal que, pour accueillir le monde, Angèle, Joseph et Armand doivent y renoncer. Les trois décident en effet de se fixer dans la maison paternelle, comme acculés en bord de mer. Marius et Jeannette redevenaient heureux dans leur courée, Angèle renonce à sa tournée théâtrale et Joseph décide de ne plus partir.

La Villa propose donc de tout recommencer à partir du seul noyau de la fratrie, d’un retour dans la maison familiale. Reprendre tout à zéro quand la société est devenue trop incompréhensible ou, pire, quand elle s’évertue à disqualifier tout ce pour quoi on s’est battu. Dans le poème Tu seras un homme, mon fils, Joseph Rudyard Kipling écrivait déjà en 1910 : « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie/ Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir »… Les pessimistes verront dans La Villa la vaine résistance du dernier « village gaulois » ; les optimistes préfèreront y voir les graines d’une utopie destinée à croître.

Marc Gauchée

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Un commentaire pour Tout reprendre à zéro ?

  1. Le mot qui m’était venu après avoir vu « La villa » était « recommencement ». Plusieurs personnages y recommencent quelque chose, le personnage d’Ariane Ascaride, l’amour tout en renouvelant sa perception de la perte de sa fille, celui de JP Daroussin l’écriture et une vie sans sa jeune compagne, celle-ci une vie sans lui et une aventure avec le médecin, celui-ci une vie ambitieuse loin de ses parents morts, les trois enfants réfugiés, une vie en terre étrangère sans leur jeune frère mort et sans doute aussi sans leurs parents. Cette fratrie (une fille et deux garçons) en miroir des trois adultes qui les recueillent, comme une filiation qui se renouvelle, en puisant ailleurs. Et j’avais trouvé tous ces recommencements réjouissants, non parce que j’y vois une utopie renaissante, mais tout simplement parce que ces situations sont autant de facettes de ce qui peut surgir de nouveau, plein, surprenant dans la vie (encore mon kaïros : http://suruneilejemporterais.fr/k-comme-kairos/) et dont chacun peut s’emparer pour prendre une nouveau chemin.

    Le fait que la fratrie adulte se retrouve dans ce lieu d’enfance autour du père ne me paraît pas une régression ou un rétrécissement. J’y vois un retour à un point d’origine nécessaire, accepté, fructueux, comme cela arrive parfois dans sa vie, revenir à un endroit, retrouver des personnes non vues depuis longtemps, etc. Y puiser des bouts de passé tout en s’en nourrissant pour s’élancer ailleurs. Et ce lieu de la calanque, à la fois, fermé et ouvert, lié au passé et source de recommencement, m’a paru tellement bien dire les tensions entre ce qui a été et ce qui pourrait être autrement, renouvelé, entre une certaine noirceur du monde (l’exil des réfugiés, l’argent comme valeur dominante, l’individualisme poussé dans ses extrêmes limites) et ce que chacun peut en faire, avec sa sensibilité, son regard, ses désirs, ses élans…

    Tout cela m’avait causé une grande émotion, joyeuse et réconfortante.

    Je n’ai pas vu tous les films de G (notamment « Les neiges du Kilimandjaro ») mais j’en ai vu pas mal et il me semble que ce film les réunit et les dépasse, comme si, avec « La villa », le cinéaste appliquait aussi cette recette du recommencement.

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