Pépites nickelées


PapiersNickeles

De passage au 27e Salon de la revue à Paris, j’ai découvert Papiers nickelés , « La revue de l’image populaire ». Le choc. Pas violent, mais émouvant. Comme ces rencontres où l’un commence une phrase que l’autre pourrait finir, où la discussion tourne autour de références différentes, mais qui se complètent. Tout à coup, on se sent moins seul. Il y a donc d’autres individus qui sont capables, comme moi, de perdre du temps avec les images populaires, les cartes postales, les caricatures, les bandes dessinées et les dessins de presse. De s’intéresser à des sujets dans l’esprit de ceux que l’on peut retrouver sur CineThinkTank.com, « hyper » pointus (comme « « Les trois cheveux du chancelier Bismarck » de Stéphane Mathieu ou « Hubinon et le prognathisme » de Dean Corso, n°54) ou plus « marginaux » (comme « Les fortes poitrines d’Oziouls » de Théophraste Epistolier, n°54) ? Personnellement, j’avais plein de raisons de me sentir moins seul. En voilà quelques unes…

D’abord Papiers nickelés marie, au fil de ses numéros de 32 pages, le texte et les images. Ce mariage est essentiel pour éviter les longs paragraphes de description quand les images ne sont pas reproduites. Mais surtout cela permet de montrer le sujet même des articles. Et le droit d’auteur alors ? Comme la revue est « publiée avec le concours du Centre national du livre », elle précise qu’elle reproduit les images « en vertu du droit de citation » pour les publications d’études et de recherche. Gloire à la jurisprudence française !

Ensuite parce que chaque article (ou presque) fait le lien entre la culture populaire et la culture savante, montrant et démontrant les emprunts de l’une à l’autre, les relectures, les interprétations et les passerelles (lire : « Quand Antoine Blondin signait Daimblond », Yves Frémion et Michel Dubois, n°54). Contrairement à ce que voulaient nous faire croire les inventeurs du ministère de la culture en 1958, les frontières entre culture savante et culture populaire sont loin d’être parfaitement étanches. Et c’est tant mieux. Ces liens, Papiers nickelés les recherche aussi dans les recyclages et emprunts d’images plus ou moins heureux (lire « Lagerfeld pillé par le Front national » d’A.E., n°19).

C’est ainsi que Papiers nickelés cherche la traçabilité des images. La revue essaie de remonter à leur origine (lire « Le plagiaire plagié. L’Arroseur arrosé et ses inventeurs » d’Yves Frémion qui conclut d’ailleurs : « L’inventeur du gag est, j’en suis convaincu, l’inventeur du tuyau d’arrosage ! Qui nous dira son nom ? » et « Qui a ouvert la première baignoire ? », n°32), traque les séries (lire « Comment on s’enrhume. Une hilarante collection de calendriers publicitaires » de Benoît Marchon, n°19 et « Quel réflexe ! » du docteur Bernardin, n°32)… en assumant l’insatisfaction inhérente au collectionneur et avec la lucidité quant à l’impossibilité de cette mission. La rubrique « J’ai la flemme » est le versant poil à gratter de ce « démon des origines » (Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, Armand Colin, 1949) puisqu’elle s’amuse à pointer les autocitations et reprises, les pompages et les recyclages d’auteurs non crédités.

D’autres rubriques régulières, mais non permanentes, rythment la revue. « Docteur Justice » (spéciale dédicace à celles et ceux qui lisaient Pif Gadget) dresse le « panorama des procès en cours à propos du dessin ou des dessinateurs ». « 12 bulles dans la peau » est surnommée « la rubrique des emmerdements », car elle répertorie toutes les attaques contre les images, de la censure des dessins jusqu’aux assassinats d’auteurs… avec, évidemment, la reproduction des œuvres concernées. Quant à « Mauvaises mines », c’est la chronique nécrologique du « monde du dessin sur papier et dans le monde entier ».

Indiscretions

Enfin ultime pépite découverte dans l’article « Les Illustrateurs-voyageurs du Tour du monde » de Philippe Louis-Joseph Dogué (n°54) : l’œuvre d’Édouard Riou (1833-1900) intitulée « Indiscrétions féminines » (1887) et publiée dans la série Le Tour du monde, nouveau journal des voyages, entamée en 1860 chez Hachette où les gravures ont « une importance égale à celle du texte même ». Spécialiste des scènes africaines, Édouard Riou présente une gravure à l’exotisme particulièrement puissant. En effet, contrairement à ce que relaie John Grand-Carteret dans Le Décolleté et le Retroussé, quatre siècles de gauloiserie, 1500-1870 (1910), chez Édouard Riou, ce sont des femmes qui regardent un homme alors que toute une tradition de gravures européennes entamée au XVIe siècle avec Hans-Sebald Beham figure toujours un homme regardant des femmes. Remarquons, au passage, que quelques soient leur place (regardées ou regardantes), les femmes sont toujours en nombre alors que l’homme est toujours seul, qu’elles sont toujours dénudées alors que l’homme est (encore) vêtu. Une façon d’ancrer l’inégalité des sexes dans les images et les esprits.

L’abonnement est à 28€.

Marc Gauchée

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2 commentaires pour Pépites nickelées

  1. cinelangage dit :

    Une revue vraiment Intéressante par son décalage. Pas de lien avec la BD des pieds nickelés ?

  2. Marc Gauchée dit :

    Au-delà du jeu de mots et de la référence à l’esprit de l’époque, il faudrait leur demander.
    C’est là: http://papiersnickeles.fr/A-la-une/Annexes/Courriel-mail

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