[Sur les traces] Le pyjama partagé à Hollywood


Dans un article intitulé « Les acteurs doivent-ils aller à confesse ? » (Télérama, n°3430, 7 octobre 2015), Guillemette Odicino cite, parmi les acteurs et actrices qui « ne se sont jamais excusés de leur humour pas très catholique » : Claudette Colbert dans New York Miami (It Happened One Night de Frank Capra, 1934) en expliquant : « tu ne convoiteras pas le haut de pyjama de ton prochain… Claudette l’emprunte à Clark Gable, un péché capital à lui tout seul dans les années 1930. Petite coquine, va ! ».

Malheureusement, il y a erreur sur le film. En effet, New York Miami raconte l’histoire de la riche héritière, Ellen Andrews (Claudette Colbert), qui fuit son père pour rejoindre son époux King Westley (Jameson Thomas). Mais le journaliste Peter Warne (Clark Gable) l’ayant reconnue, décide de faire le trajet en bus avec elle dans l’espoir de rédiger un article croustillant. Quand le bus est arrêté suite aux pluies torrentielles, Peter et Ellen doivent passer une nuit dans la chambre d’un motel en se faisant passer pour mari et femme. Peter tend une corde pour suspendre une couverture entre les deux lits : « Et maintenant, pour prouver mes bonnes intentions, je vous donne mon plus beau pyjama ». Ellen met le pyjama en entier, le haut et le bas. Il n’est jamais question de partage. Plus tard en chemin, ils doivent encore passer une nuit en bungalow et Peter lui donne à nouveau le pyjama sans commentaire et elle le met également. Et en entier !

En fait Guillemette Odicino a peut-être confondu avec un autre film de Claudette Colbert : La huitième femme de Barbe-Bleue (Bluebeard’s Eighth Wife d’Ernst Lubitsch, 1938). C’est là qu’il est bien question de pyjama partagé. Le film commence dans un magasin de la Côte d’Azur où le richissime Michael Brandon (Gary Cooper) ne veut pas acheter un pyjama complet, c’est « une question de principe », car « 90% des gens ne dorment pas avec leur pantalon de pyjama, mais ils sont obligés de l’acheter ». Le vendeur, troublé, va consulter son chef de service, ensemble ils vont chez le vice-président qui téléphone au président encore couché dans son lit. Le président se lève et, bien qu’il ne porte qu’une veste de pyjama, il refuse la transaction : « Non, non, non, mais c’est de l’anarchie ! » Quand le vendeur rapporte le refus du président à Michael, Nicole de Loiselle, noble désargentée (Claudette Colbert) dit qu’elle est intéressé par le pantalon (on apprend par la suite que c’est pour son père).

PyjamaHuitiemeFemmeBarbeBleue

Billy Wilder qui a collaboré au scénario de La huitième femme de Barbe-Bleue, ne s’est pas privé de rendre hommage à son maître Ernst Lubitsch dans Avanti (1972) : le lendemain matin de leur nuit adultérine, Wendell Ambruster Jr (Jack Lemmon) et Pamela Pigott (Juliet Mills) apparaissent se partageant un pyjama, à elle le haut, à lui le bas.

PyjamaAvanti

À Hollywood, pour tous ces immigrés européens, Ernst Lubitsch comme Billy Wilder, le pyjama partagé est donc associé à une intimité qui n’est pas seulement vestimentaire. Dans Vacances romaines (Roman Holyday de William Wyler, 1953), le partage est carrément symbôle de liberté : la princesse Ann (Audrey Hepburn) rêve d’échapper aux contraintes du protocole pendant une tournée des capitales européennes. Le soir, lorsqu’elle se couche en chemise de nuit, aidée par la comtesse Vereberg (Margaret Rawlings) qui lui apporte un verre de lait et un biscuit, elle avoue : « Je déteste cette chemise de nuit » et demande : « Pourquoi ne puis-je dormir en pyjama ? Avec la veste seulement ? » et ajoute même : « Je vous assure qu’il y a des gens qui ne mettent absolument rien pour dormir ». Comme l’écrit Guillemette Odicino qui, là, ne s’est pas trompé de film : Ann « veut goûter à cette vie où les jeunes femmes ne portent, pour dormir, qu’un haut de pyjama » (Télérama, n°3420, 29 juillet 2015). La suite le prouve : après que le journaliste Joe Bradley (Gregory Peck) l’ait ramassée en train de dormir sur un banc, assommée de somnifères, il l’emmène chez lui où elle réclame une « chemise de nuit avec des roses brodées » pour dormir. Mais il lui donne son pyjama : « Je regrette ma petite, mais je ne porte pas de chemise de nuit ». Et quand elle se réveille le lendemain matin, redevenue pleinement consciente, la première chose qu’elle fait est de vérifier qu’elle porte bien un bas de pyjama !

PyjamaVacancesRomaines

Dans les années 1960, cette histoire de pyjama partagé devient un sujet de niaiseries avec le film mal nommé Un pyjama pour deux (Lover Come Back de Delbert Mann, 1961). Un couple de publicitaires que tout oppose se retrouve mari et femme après une cuite mémorable. Jerry Webster (Rock Hudson) et Carol Templeton (Doris Day) se découvrent au matin dans le même lit : Jerry porte le bas du pyjama et Carol le haut. mais, tout de suite en se levant, Jerry enfile une chemise et Carole enroule ses jambes dans un drap.

PyjamaUnPyjamaPourDeux

Vite ! Une chemise pour lui et un drap pour elle, pas de corps visibles dans la comédie familiale américaine lourdingue des années 1960. Il faut donc attendre la fin de la décennie pour que le rêve dénudé de la princesse Ann devienne le cauchemar des fabricants de pyjamas.

Marc Gauchée

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