[Sur les traces] Le Café de Georges et Ginette Lajoie


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Dans Dupont Lajoie (d’Yves Boisset, 1975), Georges (Jean Carmet) et Ginette (Ginette Garcin) Lajoie sont les patrons du café « Le Bilboquet », à l’angle de la rue Beccaria et de la place d’Aligre, dans le XIIe arrondissement parisien. Ce quartier a constitué, depuis longtemps, un authentique village autour de son marché dont la partie couverte date de 1843. Jouxtant le faubourg Saint-Antoine avec ses traditions artisanales et industrielles, il fut lié à l’insurrection révolutionnaire de 1789, à la Commune de 1871, jusqu’à l’essor des radios libres dans les années 1970-1980 avec « Radio Aligre ». Au fur et à mesure des vagues migratoires, la vie du quartier s’est aussi enrichie par son cosmopolitisme. La localisation du café des Lajoie dans un tel quartier chargé d’histoire populaire peut-elle donc venir abonder la thèse selon laquelle Dupont Lajoie serait le film emblématique de la « prolophobie » d’une certaine intelligentsia de gauche ? Je maintiens qu’il s’agirait là, au mieux, d’un raccourci, au pire, d’une erreur.

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En effet, le quartier du « Bilboquet » a connu une gentrification qui a commencé dans les années 1970. Depuis Ruth Glass qui l’a employé pour la première fois au sujet des quartiers du centre londonien dans son ouvrage, Introduction to London. Aspects of Change (Center for Urban Studies, 1963), la « gentrification » est le mouvement de départ des habitants populaires et d’arrivée de nouveaux résidents socialement plus favorisés. Pour le quartier d’Aligre, cette gentrification a été masquée par la persistance des usages populaires de l’espace public. Les rues étaient toujours « animées » avec un côté populaire pendant que de nouveaux occupants investissaient les immeubles et les appartements réhabilités (Catherine Bidou, Les Aventuriers du quotidien : essai sur les nouvelles classes moyennes, Presses universitaires de France, 1984).

Depuis, le mouvement de gentrification ne s’est jamais arrêté. Une recherche sur Wikipedia (article « rue Beccaria ») et Google Maps indique d’ailleurs que « Le Bilboquet » a bien été rénové et le lieu est, désormais, occupé par un opticien.

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Au début du film d’Yves Boisset, une sirène de police retentit et Georges Lajoie peste alors contre une hypothétique manifestation. Il le reconnaît lui-même : « Oh putain, si j’habitais un quartier ouvrier, au moins les mecs y travaillent le jour, y dorment la nuit, y font pas chier avec leurs pancartes ». Dans Dupont Lajoie, même les petits commerçants ne sont pas « prolophobes ». Ils sont juste violeurs, racistes et ratonneurs.

Marc Gauchée

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2 commentaires pour [Sur les traces] Le Café de Georges et Ginette Lajoie

  1. Pelleteuse dit :

    Il y aurait une enquête et/ou un film à faire sur les nouveaux commerçants bio ecolo qui sont la tête de pont de la boboisation.

  2. RédacBis dit :

    Je préfère le terme de « gentrification », car « bobos » a été souvent assimilé à la petite bourgeoisie de gauche faisant oublier qu’elle aussi doit quitter Paris après avoir participé à la première vague de gentrification, chassée par une plus grande bourgeoisie.
    Sinon, l’histoire pourrait s’écrire en suivant les vagues de changements d’enseignes: réparateurs et débloqueurs de téléphone; boucherie halal; bazars pakistanais; supérettes ED ou Lidl; puis restaurant japonais; supérettes Franprix; enfin arrivée des cavistes; chocolatiers; Monoprix et CityMarket.

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