Ces drôles d’éloges venus d’ailleurs


C’est bien connu et courant, il n’est jamais de « bon ton » de parler bien de la France. Au XXe siècle, celui ou celle qui encensait l’Hexagone était suspect de patriotisme militariste, voire de nationalisme belliqueux. Au XXIe siècle, Nicolas Sarkozy avait cru voir la source de cette « détestation de soi » dans la « repentance » et avait, dans le même mouvement, suscité le pitoyable débat sur « l’identité nationale » qui oserait enfin dire ce qu’est un « vrai » Français. Changement de stratégie avec François Hollande qui a tenté de détourner cette « détestation » vers un ennemi abstrait et faire ainsi de la finance, « son adversaire ». Mais il revient à Emmanuel Macron, avec son « en même temps » et son « et de droite, et de gauche », d’avoir osé un discours qui n’exclurait personne, de tenter une « grande coalition » à la française où la fierté succèderait enfin à la détestation.

Vanter les atouts de la France en librairie ne peut relever que d’extrémistes catholiques qui croient encore que Dieu a parlé à l’oreille de Jeanne d’Arc pour bouter les Anglais hors du pays ou d’académicien un peu has been comme Louis Leprince-Ringuet en son temps avec La Potion magique (Flammarion, 1981). Il est plus tendance de taper sur le pays, son déclin, voire sa décadence, avec Nicolas Baverez, Éric Zemmour et consorts.

Le livre de Stephen Clarke, Édouard VII, un roi anglais made in France (Albin Michel, 2017) s’inscrit, au contraire, dans ces ouvrages d’auteurs étrangers dissertant -avec, certes, quelques réserves, reculs et moqueries- sur le « génie français ». La tradition remonte à loin, du plutôt sérieux Friedrich Sieburg avec Dieu est-il français ? (Grasset, 1929) jusqu’au plutôt léger Peter Mayle avec Une année en Provence (Hamish Hamilton, 1989) et au plutôt humoristique Louis-Bernard Robitaille avec Et Dieu créa les Français (Robert Davies, 1997).

Dans l’avant-propos à l’édition française, Stephen Clarke n’y va pas par quatre chemins et explique son projet à faire rougir le Français le moins chauvin : « Comment les Français ont appris au futur roi d’Angleterre à devenir l’un des plus grands diplomates que la Grande-Bretagne ait connu » !

Mais l’éloge emprunte une voie originale. Car Bertie, le futur Édouard VII a grandi en Français avec, pour modèle, Napoléon III qui « appliqua la tactique militaire de son oncle à la chambre à coucher, et dont l’ambition était moins de régner sur un continent que sur un édredon continental ». En effet, à partir de sa première rencontre avec le couple impérial français en 1855, Bertie n’aura de cesse de retrouver ou d’imiter l’« atmosphère de licence sexuelle » qui règne à la cour impériale. Bon vivant et, surtout, parlant français, il a tout pour séduire les Parisiens. « Aussi longtemps qu’il fut prince de Galles, il alterna intentions sérieuses et gaffes absurdes, crises familiales et réjouissances privées ». Une fois devenu roi, en 1901, Édouard VII se révèle un diplomate efficace. Il fera tout pour préserver la paix européenne et continuer à séduire les Français malgré les rivalités entre puissances coloniales, jusqu’à ce qu’en avril 1904 soit signée l’Entente cordiale : « Avant Bertie, la France était un ennemi méprisable, dont on se méfiait ou tout au moins que l’on dédaignait. Après lui, elle devint sexy, à la mode et charmante… et elle l’est encore aujourd’hui ».

Le livre de Stephen Clarke raconte comment un futur roi a réussi à établir un lien entre une monarchie et une république, entre le modèle aristocratique et le modèle bourgeois et, à la lecture des frasques dudit Bertie, on serait même tenté d’écrire « entre deux mondes », comme ces demi-mondaines qu’il aimait tant fréquenter à Paris. Le demi-monde, c’est un monde de prostituées de luxe, entretenues, sulfureux et en marge de la société bourgeoise, un monde qui personnifie le Paris redessiné par le baron Haussmann : les Grands boulevards concentrent la consommation bourgeoise avec « spectacles et amusements, plaisirs du sexe et de la bonne chère », dans des lieux de sociabilité masculine ! Les femmes mariées n’y sont jamais, les femmes présentes sont « sujets du spectacle, compagnes d’amusement ou de distraction sexuelle » (« Paris, capitale de l’amour vénal » par Lola Gonzales-Quijano in « Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910 », Beaux-Arts, hors série, septembre 2015).

C’est cette face cachée d’Édouard VII qui intéresse Stephen Clarke et qu’il retrace dans un souci de réhabilitation d’une trajectoire personnelle et politique sous-estimée ou oubliée. Au fil du récit, Bertie cumule donc les aventures, depuis sa nuit imprudente en Irlande avec la prostituée Nellie Cliffden en 1861, jusqu’à ses relations -alors qu’il est marié- avec la comédienne Hortense Schneider dont on trouve un écho dans Nana d’Émile Zola (1880), avec Giulia Beneni Barucci se présentant comme la « putain numéro un de Paris », avec la chanteuse grivoise Thérésa, la cocote Anna Deslions ou Cora Pearl surnommée la « grande horizontale ». Avec la canadienne mariée Sloane-Stanley, l’adolescente irlandaise Patsy Cornwallis-West, l’anglaise Catherine Walters, la comédienne Jeanne Granier. Des enfants illégitimes seraient nés avec Blanche, la duchesse de Caracciolo, ou encore avec Susan Vane-Tempest. Bertie vit même une vraie passion avec Lillie Langtry. En 1879, il fréquente Sarah Bernhardt et rencontre, en 1893, la danseuse La Goulue. Alice Keppel serait sa dernière liaison connue… Pas étonnant que Stephen Clarke reconnaisse que, lorsque Bertie meurt en 1910, ce qui avait guidé sa vie, « ce fut une pure joie de vivre ». Ultime éloge, linguistique celui-là, « Joie de vivre » est en français dans le texte.

Marc Gauchée

 

 

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2 commentaires pour Ces drôles d’éloges venus d’ailleurs

  1. Stephen Clarke dit :

    En fait, il n’y a pas de vraie traduction anglaise pour « joie de vivre ». On dirait peut-être « lust for life », mais qui est plus cru et moins épanoui. C’est pour ça que c’est en VF dans le texte anglais, et c’est ce qu’Edouard VII a compris.

  2. RédacBis dit :

    « L’ultime éloge » est donc plus dans le fait qu’il est intraduisible que dans ce que l’expression « Joie de vivre » signifie !
    Dont acte.

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