Les vêtements, les femmes et le contrôle


Parce qu’ils portent la pudeur et la différence des genres, les vêtements sont politiques. C’est le postulat -que nous partageons- de l’ouvrage de Christine Bard : Ce que soulève la jupe (Autrement, 2010). Déjà, Denis Diderot, dans son essai Sur les femmes (1772), faisait un lien entre l’éducation des filles et la pudeur qui leur était inculquée : « La seule chose qu’on leur ait apprise, c’est à bien porter la feuille de figuier qu’elles ont reçue de leur première aïeule. Tout ce qu’on leur a dit et répété dix-huit à dix-neuf ans de suite se réduit à ceci : Ma fille, prenez garde à votre feuille de figuier ; votre feuille de figuier va bien, votre feuille de figuier va mal ». Dans La Domination masculine (Seuil, 1998), Pierre Bourdieu expliquait que les femmes sont des « êtres perçus », sans arrêt sous le regard de l’autre, ce qui les obligent à toujours mesurer ce qui sépare leur corps réel du corps idéal. Et le vêtement peut se révéler un formidable outil d’asservissement : « La jupe, c’est un corset invisible, qui impose une tenue et une retenue, une manière de s’asseoir, de marcher ». « La jupe, ça montre plus qu’un pantalon et c’est difficile à porter parce que cela risque de montrer. Voilà toute la contradiction de l’attente sociale envers les femmes : elles doivent être séduisantes et retenues, visibles et invisibles (ou, dans un autre registre, efficaces et discrètes) » (entretien dans Télérama, 5 août 1998).

Christine Bard confirme le rôle particulier de certains vêtements « féminins » : « Porter une jupe implique le corps et la conscience du corps beaucoup plus que porter un pantalon » (op. cit.). Elle décrit aussi la complexité de cette jupe qui doit être combattue quand elle est imposée, mais qui a aussi été le premier vêtement de libération venant des femmes.

Les récents et désormais récurrents débats en France sur les vêtements que doivent ou devraient porter les femmes témoignent de la persistance à faire des vêtements des femmes un sujet politique… Et les hommes ne souhaitent pas en être dessaisis ! Au contraire ! Surtout quand il s’agit d’arbitrer « l’élégance » féminine sur les plages avec le « burkini » ou dans l’espace public avec le voile.

La country contre l’islam

Le film de Thomas Bidegain, Les Cowboys (2015), raconte la quête d’un père (François Damiens), puis d’un fils (Finnegan Oldfield), partis à la recherche de Kelly, fille et sœur (Iliana Zabeth), ayant fui le foyer familial avec Ahmed (Mounir Margoum). Mais il ne s’agit pas de rejouer La Prisonnière du désert (de John Ford, 1956) en ramenant à la « civilisation » la jeune femme (Natalie Wood) enlevée aux siens par les Indiens. Car Kelly est partie volontairement, elle a caché à sa famille qu’elle apprenait l’arabe et lisait les écrits musulmans. De plus, elle ne rompt pas complètement avec les siens puisqu’elle leur donne quelques nouvelles, par courrier, sur ce qu’est devenue sa vie. « Elle au moins, elle écrit à ses parents » dit le père d’Ahmed (Djemel Barek).

Le changement s’incarne visuellement par les vêtements. Ainsi, lorsque Kelly était avec ses parents et son frère, toute la famille allait participer, le week-end, à des fêtes américaines avec chevaux, rodéo mécanique, musique et danse country. Les premières images du film montrent d’ailleurs le père s’habillant en cow boy et nouant un foulard rouge autour du cou de Kelly. La dernière scène du film est un face à face silencieux entre Kelly, femme désormais voilée et employée dans un bureau de tabac en Belgique, et Georges, son frère, qui a enfin retrouvé sa trace.

LesCowBoys

Entre temps, lorsque Georges retourne à la fête country avec sa femme voilée,  Shazhana (Ellora Torchia) , l’une des participantes coiffée d’un stetson lui arrache son voile en criant : « Mets pas ça ici ! ».

LesCowBoysBis

Le Choc des civilisations de Samuel Huntington (Odile Jacob, 1997) se jouerait là, dans cette impossibilité de faire société, surtout si les vêtements diffèrent. Mais plutôt que de « choc », il faudrait également voir dans cette scène la persistance du cliché réduisant la femme, son humanité et sa complexité d’être humain… à ce qu’elle porte !

Le sens (intéressé) de l’évolution

Si le contrôle des vêtements des femmes intéresse autant, c’est parce qu’il permet de dominer les corps, de les rendre disponibles et cela passe d’abord par le regard. Les cartes postales de stations balnéaires présentent même cela comme une évidence, comme le résultat d’une évolution « normale ». Il suffit de comparer les maillots des baigneuses à un ou deux siècles d’intervalle, les corps se dénudent, les femmes posent de dos et les fesses s’affichent. Mais remarquons qu’il est impossible de trouver le même type de cartes avec des hommes… même si les maillots desdits hommes ont également sérieusement diminué de surface !

CartesAPapa

Le vêtement se retrouve ainsi à nouveau à la croisée ambigüe entre libération et domination du corps. Et c’est ce qu’a parfaitement compris l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland-AFD). Ce parti d’extrême-droite créé en 2013 a lancé une série d’affiches lors des dernières élections législatives de septembre 2017 en utilisant un maximum de visuels féminins pour présenter sa politique antimusulmane comme une défense de la cause des femmes. Bien sûr, comme il s’agit de l’AFD, il s’agit plus de présenter des femmes en habits folkloriques traditionnels avec le slogan : « ‘La diversité colorée ?’ Nous avons déjà ». Et contre la burka, l’image s’inscrit dans les cartes de baigneuses précédemment évoquées : « ‘La burka ?’ Nous préférons les bikinis ».

AFD

La campagne de l’AFD confirme ce qu’écrivait Fatema Mernissi dans Le Harem et l’Occident (Albin Michel, 2001) : « Les Musulmans semblent éprouver un sentiment de puissance virile à voiler leurs femmes, et les Occidentaux à les dévoiler ». En voulant représenter ce double asservissement, le magazine féministe québécois La Vie en rose, pourtant bien éloigné de l’AFD, a essuyé des critiques, victime d’une lecture où la violence de la domination l’a emporté sur le message de libération. Son numéro spécial de 2005 présentait en effet, en couverture, une photographie de Suzanne Langevin et Charles Héroux avec une femme, orientale en haut et occidentale en bas.

LaVieEnRose

Les auteures de La Vie en rose s’en expliquaient pourtant dans leur éditorial : « Que voyez-vous dans cette image? Une femme de Kaboul qui joue à Marilyn devant son miroir ? Une émule de Marilyn qui essaie d’imaginer l’étouffement de la cagoule étroite, la vision obscurcie par la grille ? Deux icônes ici se juxtaposent : la féminité à l’occidentale, l’oppression de l’intégrisme, les contraintes visibles de l’une, subtiles de l’autre. Et, sous les clichés, une vraie femme en chair et en os ». Elles n’indiquaient pas le sens d’une quelconque évolution, elles mettaient simplement en scène les clichés vestimentaires et avaient la louable ambition de ne s’intéresser qu’à cette « vraie femme en chair et en os ».

Marc Gauchée

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