Les artbooks des Moutons électriques sur la « faerie » : quatre occasions d’en rester aux fées !


LesMoutonsElectriques

De la même façon que j’avais oublié l’influence française sur le souverain britannique, Édouard VII, je dois reconnaître mon ignorance au sujet de l’influence anglaise sur l’illustration féérique à la même époque ! Les quatre artbooks publiés par les Moutons électriques sur la faerie, ce genre de peintures et illustrations féeriques de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, ont donc comme premier mérite de faire revisiter cette époque à travers quatre très beaux ouvrages abondamment illustrés.

Le premier, Grands peintres féeriques sous la direction de Christine Luce (avec des textes de Nelly Chadour ; Mérédith Debaque ; Sara Doke ; Patrice Lajoye ; Christine Luce ; Patrick Marcel ; Samuel Minne et Julie Proust Tanguy), permet de mesurer l’ampleur du mouvement qui plaça l’Europe de l’illustration sous « la prédominance anglaise, et même londonienne ». « Londres devint, en quelque sorte, le carrefour culturel international de la peinture féerique » avant qu’elle envahisse l’Australie, l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Les publications luxueuses de l’époque s’adressent autant aux adultes qu’aux enfants. Jusqu’à la Première guerre mondiale, la mode est aux Gift Books, mariant un texte merveilleux avec de belles illustrations. L’ensemble est somptueux, et pour cause : le procédé du Colourtype mis au point par Carl Henschel consiste à surimposer trois filtres (cyan, magenta et jaune) sur une base en noir et blanc, ce qui exige du papier très épais pour absorber les encres. Les illustrations sont donc dans des cahiers cousus et coûteux.

L’origine de la faerie remonte en 1848, lorsque des étudiants en art rejettent l’académisme, renouent avec les primitifs italiens et se rapprochent de l’art médiéval. C’est ainsi que William Holman Hunt, John Everett Millais et Dante Gabriel Rosetti fondent la « P.R.B. » pour « Pre-Raphaelite Brotherhood ». Mais la faerie connait d’autres influences esthétiques comme le roman gothique et le folklore de la Scandinavie. D’autant plus que le romantisme ravive l’intérêt pour le monde magique avec les sociétés ésotériques et occultistes. En 1917, deux cousines, Frances Griffiths et Elsie Wright affirmèrent même avoir pris en photographie de petites fées ! Affaire qui inspira The Coming of the Fairies  de Conan Doyle en 1921.

LouisMoeConcert1911

La Première guerre mondiale met un terme à l’engouement pour le genre obligeant les illustrateurs à s’orienter vers les décors de théâtre, les publicités ou les dessins de presse. Mais « avant la première guerre mondiale, Londres est devenu le lieu de convergence d’une multitude de peintres que la féerie inspire ». Edmund Dulac (1882-1953) est l’un d’entre eux.  André-François Ruaud, dans le deuxième volume qu’il lui consacre, rappelle que « c’est l’histoire d’un homme qui aimait tellement la culture britannique qu’il devint plus Anglais que les Anglais »… À l’école, il est d’ailleurs surnommé « l’Anglais » et à 20 ans, il change l’orthographe de son prénom : Edmond devient Edmund ! Consécration suprême, en 1912, il est naturalisé citoyen britannique. Dulac a débarqué en Angleterre en 1904. Multipliant éditions et expositions, il connait un succès énorme dès ses 25 ans.

EdmundDulacStoriesFromHansAndersen1911

Comme beaucoup d’autres artistes de faerie, la période de la Première guerre mondiale est plus difficile. Il ne suit pourtant pas l’exemple d’Arthur Rackham (1867-1939) qui s’exile à New York après 1918 où le succès l’attend.  Dans un troisième volume, André-François Ruaud raconte le parcours de Rackham qui « passe son temps un crayon à la main et dès le plus jeune âge, dessine, dessine et dessine ». Employé comme clerc pour bénéficier d’un revenu, il devient illustrateur à temps plein dès 1892. Alors que Dulac a un goût prononcé pour les bleus, le style de Rackham se reconnaît souvent à l’utilisation d’une gamme limitée de teintes sur laquelle il applique un « jus » qui donne un aspect antique.

RackhamAesop'SFables1912

Le quatrième volume de la série est la monographie consacrée à William Heath Robinson (1872-1944) par André-François Ruaud et Xavier Mauméjean. Robinson, issu d’une famille d’artistes, a un style « mêlant la ligne fluide de l’Art nouveau à la sobriété de l’art japonais ». Outre ses illustrations féeriques, il réalise des publicités et des dessins satiriques à l’« humour doucement farfelu » et avec « un esprit malicieux et enchanteur ».

RobinsonShakespeare1922

Quatre ouvrages pour connaître des auteurs placés hors de notre champ esthétique toujours trop franco-français et pour découvrir ce qui faisait la culture d’une époque. Quatre ouvrages pour reconnaître des œuvres oubliées par les événements meurtriers du conflit mondial de 1914, mais aussi éclipsées par la célébration de la seule « grande » peinture au détriment de la « petite » illustration.

Marc Gauchée

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Un commentaire pour Les artbooks des Moutons électriques sur la « faerie » : quatre occasions d’en rester aux fées !

  1. C. Luce dit :

    Bonjour et merci pour votre article que je suis ravie de communiquer à toute l’équipe, c’est très agréable de découvrir que vous avez lu nos artbooks avec autant d’attention et qu’ils vous ont plu.
    Bien à vous, Christine

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