[Chrono] 1975/ Le premier « Festival international du film pornographique » à Paris récompense « Le Sexe qui parle »


À l’heure où Paris n’en finit pas d’être candidat (coupe du monde de rugby en 2023 ;  Jeux olympiques en 2024 et, jusqu’à peu, exposition universelle 2025), souvenons-nous que la capitale française avait déjà été à l’honneur en 1975 lorsqu’elle accueillit le premier Festival international du film pornographique, du 6 au 12 août. La manifestation était organisée par Michel Lemoine qui venait de réaliser Les Petites Saintes y touchent « à la fois drôle et érotique » (selon Edgard Baltzer in Dictionnaire des films français pornographiques et érotiques, 16 et 35 mm, sous la direction de Christophe Bier, Serious Publishing, 2011), et Gérard Vernier (alias Gérard Thum). Ce dernier écrira et réalisera, deux ans plus tard, Jouir jusqu’au délire, « sorte de porno mental, voire de porno antonionien » (selon Pierre-Arnaud Jonard, ibid).

Le premier festival de 1975 a été oublié quand s’est tenu, du 9 au 12 octobre 2008, le « premier » Paris Porn Festival, à la suite des festivals porno « alternatifs » de Berlin, Athènes, Madrid et Tokyo. Ce Paris Porn Festival était organisé par les universitaires Maxime Cervulle, Marco Dell’Omodarme et Marie-Hélène Bourcier. Cette dernière a expliqué l’originalité de la démarche : « Un nouveau public pour le porno en salles est né. À la différence de celui du cinéma porno de papa, honteux, le public des films pornos projetés en salle est pluriel : des hétéros, des gays, des lesbiennes, des trans, des queers, des BDSM, des activistes, des artistes et des activistes et… des féministes. Le renouvellement des images porno est indissociable du changement de public et d’une nouvelle attitude par rapport à la culture porno. On a acquis une distance qui fait que l’on est aussi en mesure maintenant de refuser le porno grand public et d’en faire du différent » (entretien avec Mehdi Derfoufi et Jean-Marc Genuite, Tausend Augen, n°32, 2009).

Le Paris Porn Festival s’est tenu au Brady, dans le 10e arrondissement parisien, suite au refus de certaines salles d’arts et d’essai d’accueillir la manifestation : « L’ennui, c’est qu’en France et en particulier à Paris, il est impossible de faire un festival de ce type parce que les institutions culturelles ou non, du type mairie, justement, ont une vision de la culture esthétisante, qu’elles n’ont pas compris le potentiel de la culture populaire ou des subcultures. Et leur fonctionnement est très top down, très vertical et très homogène. Pas d’underground possible dans ces conditions » (ibid.).

Le premier festival de 1975 a aussi été oublié quand, du 25 au 29 juin 2014, s’est tenu le « premier » Festival du film de fesses au Nouveau Latina, dans le 4e arrondissement parisien. Maud Bambou, une des programmatrices, explique que « le titre est volontairement léger et décalé car il exprime l’ambition de réfléchir à cette question, tout en rigolant. Ce n’est pas grave de désirer. Ça peut même être très beau voire très drôle. Et selon nous, le sexe ne doit pas être cantonné au porno. C’est beaucoup plus » (entretien, Commeaucinema.com, 24 juin 2014).

Mais revenons à 1975. Le jury du festival est composé de Michel Caen, François Chatelet, Jean-François Davy, Régine Desforges, Rémo Forlani, André Halimi, François Jouffa et Jean-Claude Romer. La sélection compte 44 films. L’organisation pâtit de l’interdiction de publicité et de la taxation supplémentaire sur les productions étrangères, loi X oblige. Alain Rioux publie un article dans L’Aurore (12 août 1975) : « J’ai enfin de quoi fouetter un chat par la grâce du premier festival français, dont je précise l’adresse, pour ceux que l’effort de découverte ne rebute pas ».

Le Grand prix du Festival international du film pornographique est décerné au Sexe qui parle de Claude Mulot (alias Frédéric Lansac). L’histoire est vaguement inspirée de l’anecdote des Bijoux indiscrets de Diderot, à savoir : le sexe d’une femme qui se met à parler. La femme en question est Joëlle Lemieu (Pénélope Lamour et Béatrice Harnois pour les scènes de jeunesse) mariée à Éric (Nils Hortzls alias Jean-Loup Philippe) qui délaisse sa femme depuis quelque temps, allant jusqu’à regarder la télévision en mangeant sans écouter ce qu’elle essaie de lui dire.

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C’est pourquoi le sexe de madame s’empare non seulement de la volonté de Joëlle, mais prend bientôt le relai revendicatif -entre les 13e et 14e minutes sur une durée totale de film de 90 minutes- après une séance de jambes en l’air vite expédiée par Eric : « Réveille-toi gros dégueulasse, j’ai envie de baiser ! T’as compris espèce de pédé ? Alors, t’as compris, oui ? Je veux que tu me la rentres bien profonde, ah ah ah ! T’en fais une gueule espèce de connard ! Ça bouleverse ta petite vie bien tranquille, hein ? Pédale ! Eh ben mon vieux, faut-y faire ! Vous y faire, parce que moi, quand je commence, on peut plus m’arrêter ! Ah ah ah ! Alors salaud, tu vas bander, oui ? Moi je t’attends, alors tu viens ? ».

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Ce sexe -c’est la voix de Monique Mulot- qui n’hésitait pas à manier l’insulte homophobe, parle fort et avec une voix nasillarde. Suit une succession de scènes où Joëlle adopte une conduite plus dévergondée que conjugale, notamment lorsqu’elle se rend dans une salle de cinéma X (c’est à « L’Atlas », boulevard de Clichy). Puis le sexe raconte des souvenirs qui alignent les clichés d’une jeunesse tourmentée (touche-pipi décevant, dépucelage solitaire, beau-père vicieux…) et délurée (avec un surveillant, avec un prêtre…). Si bien que c’est sans doute l’audace du dispositif initial plus que son traitement qui justifia l’attribution du Grand prix.

Joe Gillis

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