« Agent X » : autopsie d’un ratage managérial


AgentX

La série Agent X créée par William Blake Herron en 2015 n’a connu qu’une saison avant son annulation par la chaîne américaine TNT. Certes Agent X n’a pas rencontré son public – comme on dit pudiquement -, ce qui est fatal aux États-Unis, surtout pour une série qui s’était offerte Sharon Stone en vedette !

L’argument était le suivant : première femme devenue Vice-présidente des États-Unis, Natalie Maccabee (Sharon Stone) découvre qu’elle peut intervenir en temps de crise pour protéger son pays lorsque le Président et les agences gouvernementales sont empêchées par les procédures légales. Pour accomplir ce devoir – prévu quand même par un article secret de la Constitution – elle a à sa disposition  John Case (Jeff Hephner), le fameux Agent X ex-membre des forces spéciales et donc rompu à toute sorte de combat et au maniement de toute sorte d’armes.

Les critiques ont attribué l’échec de la série à sa ressemblance flagrante avec la saga de James Bond. Ainsi Pierre Sérisier était catégorique, il s’agissait là de « la série sans doute la plus ringarde de la rentrée de cet automne », « parce qu’elle essaie de copier très très très fort les films de James Bond et n’y arrive pas ». Le résultat est « pathétique, mollasson et c’est ringard » parce qu’Agent X date du temps où les séries essayaient d’imiter le cinéma (« Y a plus de saison – Agent X, série ringarde », seriestv.blog.lemonde.fr, 12 novembre 2015). Il est vrai que les similitudes avec James Bond sont nombreuses. D’abord Jeff Hephner cultive une ressemblance avec Daniel Craig, l’interprète de James Bond depuis Casino Royale (de Martin Campbell, 2006). Ensuite le chef est une cheffe : la Vice-présidente Maccabee pour l’agent X et M (Judi Dench) pour James Bond depuis Goldeneye (de Martin Campbell en 1995 jusqu’à sa mort dans Skyfall de Sam Mendes en 2012). Le parallèle avec Goldeneye ne s’arrête d’ailleurs pas là : il y est aussi question de contrôler un satellite qui menace les intérêts de l’Occident ; l’ennemi se révèle être plus intérieur qu’extérieur, comme si le danger, après la victoire sur l’empire soviétique, ne pouvait venir que de l’Occident lui-même. Dans Goldeneye, James Bond affronte Janus alias Alec Trevelyan (Sean Bean), ex-agent secret britannique et dans Agent X, John Case affronte Nicolas Volker (Andrew Howard), son prédécesseur passé du « côté obscur ».

Certes, Agent X copie les James Bond, mais il ne fait pas que copier l’agent britannique ! La série de William Blake Herron a aussi de troublantes ressemblances avec la série Person of Interest de Jonathan Nolan (2011-2016). Là aussi John Reese (Jim Caviezel) interprète un ancien des services secrets qui connaît toutes les manières de se battre. Là aussi cette force herculéenne est épaulée par une force prométhéenne incarnée par Harold Finch (Michael Emerson), génial informaticien qui guide et informe en direct l’homme de terrain. Dans Agent X, John Case bénéficie, de la même manière, du soutien logistique et scientifique du « majordome » de la Vice-présidente : Malcolm Millar (Gerald McRaney).

Le ratage d’Agent X ne vient toutefois pas de ces nombreux emprunts, mais du choix maladroit d’ajouter aux forces herculéenne (John Case) et prométhéenne (Malcolm Millar), une force jupitérienne. Car la série incarne le commandement en la personne de la Vice-présidente et sépare ainsi strictement le management stratégique du management opérationnel, d’autant plus que les magnifiques tenues de Natalie Maccabee ne lui autorisent pas de close combat. Les premiers épisodes montrent donc Natalie qui donne l’ordre d’agir puis John qui agit sous les écrans de contrôle actionné par Malcolm sous les yeux de Natalie, d’abord angoissée puis rassurée quant à la réussite de la mission. Les scénaristes ont sans doute pris conscience que, pas plus qu’en entreprise, en politique ou en scénario, il ne faut jamais séparer strictement managements stratégique et opérationnel, car le management stratégique ne peut se déployer sans l’ingéniosité du management opérationnel. Il faut même qu’ils collaborent pour réussir leurs missions. Dès lors, Natalie va peu à peu intervenir sur le terrain dans les épisodes suivants : en attirant l’attention pendant que John officie en coulisse puis en agissant directement sur l’action par sa participation à des négociations au Mexique. Elle doit alors quitter ses belles robes moulantes pour des tenues plus sportwear mais toujours d’une élégance raffinée… et d’une crédibilité limitée. Il n’y aura pas de deuxième saison. Fin de la tentative d’une force jupitérienne féminine.

En fait, depuis 2012, les États-Unis préfèrent plébisciter la sénatrice Selina Meyer (Julia Louis-Dreyfus) devenue Vice-présidente dans la série Veep (d’Armando Iannucci), une femme politique ambitieuse, gaffeuse, entourée de toquards et qui n’a pas complètement réalisé qu’elle n’est que « Vice ». Veep en est, en 2018, à sa 7e saison et la force jupitérienne est restée masculine.

Marc Gauchée

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