La Continental Film avec ses bons, ses méchants… et les autres


Ivani

Dans Continental Film. L’incroyable Hollywood nazie (Lemieux éditeur, 2017), Jean-Louis Ivani retrace l’histoire de la maison de production dirigée par le mystérieux Alfred Greven (1897-1973), ami d’Hermann Goering, qui, de 1941 à 1944 produisit 30 films en France pour « distraire » les Français : depuis Premier rendez-vous d’Henri Decoin jusqu’au Dernier sou d’André Cayatte, sorti après la guerre en 1946. Outre Henri Decoin et André Cayatte, figurent parmi les noms célèbres ayant tourné pour la Continental  Christian-Jaques, Maurice Tourneur et, bien sûr, Henri-Georges Clouzot avec L’Assassin habite au 21 (1942) et Le Corbeau (1943). Même Fernandel réalisa deux films Continental : Simplet (1942) et Adrien (1943). Les 30 films rencontrèrent leur public comme on dit, sauf Mariage d’amour (d’Henri Decoin, 1942), « l’unique réel échec populaire et commercial de la Continental ».

LeCorbeau

Alfred Greven, passionné de cinéma, participe à la découverte de nouveaux talents comme Paul Meurice dans Ne bougez plus ! (de Pierre Caron, 1941). Il emploie Maryse Arley, figurante dans Le Dernier des six (de Georges Lacombe, 1941) et Les Inconnus dans la maison (d’Henri Decoin, 1942) qui poursuivra sa carrière sous le nom de Martine Carol. Quant à Bernard Blier, il apparaît en gendarme dans L’Assassinat du Père Noël (de Christian-Jacques, 1941), faisant ses débuts d’acteur, sans papier, rapatrié d’un stalag et oublié au générique ! Comme l’écrit Jean-Louis Ivani, « n’oublions jamais que pour beaucoup, il s’agissait de travailler, voire de survivre ».

L’auteur mène son enquête sans obligatoirement parvenir à résoudre tous les mystères de l’époque. Au contraire il partage avec ses lecteurs les zones d’ombre qui subsistent. Côté anecdote biographique, qu’est devenue Huguette Vivier, l’actrice qui n’a tourné que dans 7 films et tous de la Continental ? Côté contexte antisémite, comment Alfred Greven a-t-il fait pour continuer à employer des Juifs ? Pour Max Kolpé, le scénariste du premier film de la Continental, Premier rendez-vous, étant juif, il ne figure pas au générique. Même traitement pour Tania Einberg, également juive et scénariste de La fausse maîtresse (d’André Cayatte, 1942) que le réalisateur rétablira dans ses droits à la Libération. Péchés de jeunesse (de Maurice Tourneur, 1941) est le dernier film en France d’Harry Baur. Ce n’est pas Alfred Greven, mais Paul Sézille, le secrétaire général de l’Institut des études juives, qui l’a dénoncé convaincu qu’il était juif ! Harry Baur va pourtant encore tourner un film en Allemagne (Symphonie eines Lebens de Hans Bertram, 1942) puis est arrêté à son retour, libéré et meurt finalement en avril 1943.

Autre histoire incroyable : pour La Main du diable (de Maurice Tourneur, 1943), Jean-Paul Le Chanois est chargé de l’adaptation du texte de Gérard de Nerval, or il s’appelle Jean-Paul Dreyfus-Lelion et doit donc produire un certificat d’aryanité… alors qu’il est également et notoirement communiste et qu’il rejoint la Résistance en 1943 sous le nom de Marceau. En tout, il aura quand même travaillé sur 4 films pour les Allemands.

Plutôt que de boucher les trous, Jean-Louis Ivani préfère livrer ce qu’il a appris des drôles d’arrangements de l’Occupation, faisant plus confiance aux sources qu’à son imagination pour évoquer tout le monde cinématographique de ce début des années 1940, y compris de ceux qui « ne se comportèrent pas tout à fait comme ils l’ont affirmé par la suite ».

La lecture de La Drôle de guerre des sexes du cinéma français : 1930-1956 (Nathan Université, 1996) de Noël Burch et Geneviève Sellier viendra apporter un éclairage complémentaire et instructif sur les thématiques et les analyses de ces étonnants films des années noires.

Marc Gauchée

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