« La Jument verte » ou la culture du viol dans le cinéma gaulois à papa


« Paillard », « truculent », « grivois », « égrillard », « graveleux », « rabelaisien », bref « gaulois ». Les qualificatifs complaisants et indulgents ne manquent pas pour décrire La Jument verte de Claude Autant-Lara d’après le roman de Marcel Aymé. Le film sort en 1959, c’est d’ailleurs le premier à « bénéficier » de la toute nouvelle interdiction aux moins de 18 ans créée par le décret du 10 octobre.

Il faut dire que l’histoire a tout pour choquer les bonnes âmes encore catholiques. Le film raconte la triviale rivalité qui oppose la famille Haudouin heureuse propriétaire d’une jument verte à la famille Maloret, depuis le Second empire jusqu’à la IIIe République. Tout le récit est rythmée par des scènes de dragues lourdingues et de conversations salaces.

Mais surtout, le film est encadré par deux scènes de coucheries se déroulant hors cadre puisque les enfants y assistent, impuissants, coincés sous le lit. Et Claude Autant-Lara s’évertue à déminer la violence en précisant que les femmes ne regrettent rien, bien au contraire !

Ainsi, au début, un sous-officier prussien (Jules Verner) bien renseigné par Zèphe Maloret (Yves Robert) viole la mère Haudouin (Mireille Perey) : « Oh non, pas ça, oh non tout de même, oh non, il ne s’agit pas de ça ! ». Mais la même confesse ensuite, qu’elle a pris du plaisir !

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Et quand, à la fin, Honoré Haudouin (Bourvil) prend Anaïs Maloret, la femme de Zèphe, pour se venger, alors qu’elle lui dit « Tu vas me faire peur Honoré », il répond « Je ne te fais pas peur du tout, Anaïs, tu le sais bien ». C’est une évidence : les hommes ont toujours su ce que les femmes savent vraiment ! D’ailleurs, quand il sort tout fier de son forfait, il nie toute violence devant son frère qui s’inquiète de ce qui s’est passé et prend même Anaïs à témoin : « Qu’est-ce qui vous parle de violence ? Hein ? C’est pas moi ? C’est pas toi non plus, n’est-ce-pas, Anaïs ? Mon pauvre ami, on n’obtient jamais rien par la violence, mais par la douceur… Par la douceur Ferdinand », « Par la douceur… N’est-ce pas Anaïs ? ». Et toute la famille Haudouin accourue rit !

C’est ainsi que la rivalité Haudouin-Maloret ne se fonde pas sur la possession de terres, mais sur la possession des femmes qui en font les frais. En 1959, le général de Gaulle est revenu au pouvoir avec sa Ve République virile et présidentielle qui met fin au parlementarisme jugé trop instable, inefficace et bavard  de la IVe République. La  reprise en main politique et patriarcale trouve un écho, au cinéma, à travers le caractère à la fois violent des hommes dans La Jument verte et le retour à des figures incestueuses de l’avant-guerre.

La violence est en effet omniprésente. Ainsi, le peintre (Jules Bardinet) venu faire le portrait de la jument verte entoure la taille de la bonne -certes peu farouche- Aline (Nicole Mirel), puis lui met une main aux fesses et, enfin, se couche avec elle dans la paille. Il faut dire que le patron a donné des consignes très précises à Aline : « Tu vas mener monsieur, c’est un peintre, chez la jument, et puis là tu lui laisseras faire tout comme il veut ». Plus tard, Honoré essaie de convaincre en vain son fils permissionnaire, Ernest (Amédée) d’aller violer Marguerite (Sandra Milo), la fille légère des Maloret. Enfin Noël Maloret (François Nochet) qui fricote avec Juliette Haudouin (Valérie Lagrange) tente de la violer dans les foins.

Ensuite Les pères d’âge mûr des années 1930 sont de retour et ils ont à nouveau tous les droits sur les jeunes filles (Noël Burch et Geneviève Sellier, La drôle de guerre des sexes du cinéma français, 1930-1956, Nathan, 1996). C’est ainsi qu’Honoré surprend Marguerite, se soulageant dans un champ, et, comme elle lui refuse un « droit de passage » parce qu’il pourrait être son père,  il lui répond : « Si j’étais ton père, tu ne te défendrais pas trop à ce qu’on dit ».

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L’inceste se cumule avec la violence quand Zèphe et Noël tendent un piège à Juliette pour la violer. « Laisse-toi faire, tu ne demandes que ça » dit Noël et elle répond : « Non je vous jure, je ne veux pas ». Elle sera sauvée par l’arrivée du facteur, mais plus tard, Marguerite explique à Juliette : « On ne veut jamais et puis après, on est très contente ».

Au début, la mère Haudouin violée n’avouait son plaisir honteux qu’à son confesseur, à la fin, Anaïs se laisse faire, elle a intégré sa soumission au pouvoir de l’homme qui décide. De plus, les deux femmes demeurent privées de parole, ce sont toujours les hommes qui parlent à leur place. Or La Jument verte est un grand succès public : le film attire plus d’un million de spectateurs en 1959, il dépasse les 3 millions d’entrées fin 1960 pour atteindre, finalement 5,3 millions. Ce qui n’augure pas que la révolution sexuelle qui s’annonce en France se fasse avec un souci d’égalité.

Marc Gauchée

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Un commentaire pour « La Jument verte » ou la culture du viol dans le cinéma gaulois à papa

  1. Jpb dit :

    Bien envoyé
    Jpb

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